
Trois jours après que l’Assemblée nationale a entériné la suppression de la limite d’âge présidentielle, le pouvoir djiboutien s’est offert une scène internationale à la mesure de ses ambitions : la commémoration du 25ᵉ anniversaire de la conférence d’Arta. Ce n’est pas un hasard du calendrier, mais une opération de politique symbolique. L’homme qui verrouille l’alternance à l’intérieur se présente, à l’extérieur, comme le garant de la paix régionale. D’un côté, un texte constitutionnel taillé pour l’éternité du pouvoir ; de l’autre, une célébration destinée à rappeler que ce pouvoir est fondateur, stabilisateur, presque messianique.
L’événement d’Arta n’a pas seulement ravivé la mémoire d’une médiation réussie. Il a réactivé tout un récit où Djibouti apparaît comme l’utérus politique de la Somalie contemporaine. En accueillant de nouveau les délégations somaliennes sous les ors de l’État, Ismaïl Omar Guelleh rejoue son rôle de 2000 : celui du sage qui sut réconcilier les clans, de l’artisan d’une paix durable dans la Corne. Il s’agit moins de célébrer un souvenir que de rappeler, à la communauté internationale comme à l’opinion locale, que Djibouti demeure l’axe autour duquel gravite la stabilité régionale et que son président en est l’incarnation indispensable.
Arta, la matrice d’un récit fondateur
Arta symbolise la capacité du régime djiboutien à transformer le chaos des autres en ordre chez soi, à faire de Djibouti un îlot de rationalité dans une mer de fractures. C’est cette posture qui fonde la diplomatie de Guelleh depuis un quart de siècle : la stabilité comme rente politique.
À l’extérieur, ce narratif séduit. Il rassure les partenaires occidentaux et africains qui voient en Djibouti un point d’ancrage stratégique, une base sûre dans une région instable. À l’intérieur, il sert de contre-champ : si le pouvoir dure, c’est qu’il protège et qu’il est protégé. Si le président se représente, c’est qu’il garantit la paix. Le registre est ancien, mais il fonctionne encore : transfigurer l’autoritarisme en continuité protectrice.
Un Djibouti somali : identité et diplomatie mêlées
L’événement d’Arta ne parle pas seulement de la Somalie réconciliée, mais du rôle providentiel de Djibouti dans l’histoire du peuple somali. Derrière la rhétorique de la paix se profile un message plus identitaire : celui d’un Djibouti implicitement somali. L’évocation d’Arta, les références à la « fraternité de sang » et à la « communauté de destin » renvoient à une géographie symbolique où Djibouti n’est plus un État indépendant mais un fragment du monde somali stabilisé, le seul à avoir échappé au chaos.
C’est une façon d’inscrire le pouvoir djiboutien dans une filiation ethno-historique qui lui confère une légitimité à la fois locale et transnationale. Dans cette perspective, Arta devient une ressource politique : elle permet à Guelleh de parler au nom du monde somali tout en consolidant son socle issa à l’intérieur. Le pan-somalisme y est instrumentalisé non comme projet d’union, mais comme stratégie de continuité.

La paix comme mythe d’État
Le 25ᵉ anniversaire d’Arta, sous ses dehors commémoratifs, marque un moment de cristallisation du récit guelléen. Le vieil État-ville qu’est Djibouti s’y met en scène comme capitale morale de la Corne, temple de la paix et laboratoire d’une modernité politique africaine prétendument réussie. Or cette mise en scène repose sur un paradoxe : plus le régime invoque la stabilité régionale, plus il s’exempte de toute transformation interne. L’équilibre devient inertie, la paix devient discipline, la diplomatie devient justification.
Cette stabilité vantée tient aussi à un dispositif plus concret : la présence militaire étrangère. Les bases etrangères font de Djibouti un espace stratégique indispensable. Pour les puissances, l’enjeu est la continuité. Pour le régime, cette dépendance géostratégique se traduit par une immunité politique : aucun partenaire n’a intérêt à fragiliser un État qui abrite ses troupes.
Ainsi, le mythe d’Arta fonctionne comme un écran. Il masque la confiscation du politique derrière la rhétorique du pacificateur. Il recycle l’histoire somalienne pour légitimer la pérennité du pouvoir djiboutien. Et il rappelle, en creux, que la maîtrise de la région n’est pas seulement militaire ou diplomatique : elle est narrative. C’est là, sans doute, la plus subtile des dominations.



