
La révision constitutionnelle adoptée le 2 novembre 2025 par l’Assemblée nationale de Djibouti, supprimant la limite d’âge pour se présenter à la présidence, n’est pas une réforme de circonstance mais l’aboutissement d’une longue stratégie de domestication du droit. Présentée comme une modernisation du texte fondamental, la loi constitutionnelle n°001/AN/25/9ᵉ L parachève la neutralisation progressive des freins juridiques qui, autrefois, délimitaient l’exercice du pouvoir. En 2010, le même Parlement avait effacé la clause limitant le nombre de mandats présidentiels. Quinze ans plus tard, la suppression de la barrière d’âge consacre la transformation de la Constitution en instrument d’éternité politique. Ce double geste – l’un sur le temps du mandat, l’autre sur le temps biologique – confère à Ismaïl Omar Guelleh, au pouvoir depuis 1999, la faculté d’étendre indéfiniment sa domination sous les apparences d’une légalité maîtrisée.

Dileita, l’homme d’orchestre
La séance du 26 octobre, présidée par Dileita Mohamed Dileita, a servi de scène à cette opération de légitimation. L’Assemblée, réunie en grande pompe et encadrée par un protocole rigoureusement mis en scène, a joué le rôle de chœur républicain. Aucun débat réel, aucun amendement, aucune voix discordante. Tout fut réglé à la minute près : hommage convenu à un député disparu, lecture du rapport par la Commission de la législation, discours du Premier ministre évoquant une “réforme portée par la volonté du peuple”, alors même qu’aucune consultation populaire n’avait été envisagée. La rhétorique du progrès juridique – lutte contre les mutilations génitales féminines, modernisation budgétaire, élargissement du Conseil constitutionnel – a servi de voile à la seule mesure décisive : la suppression de la limite d’âge.
Ce n’est pas un hasard si Dileita Mohamed Dileita, ancien Premier ministre et fidèle parmi les fidèles, a dirigé cette séance avec le zèle d’un béni-oui-oui institutionnel, transformant le vote en rite d’allégeance. À Djibouti, la Constitution n’est plus le texte qui fonde le pouvoir, mais celui que le pouvoir réécrit à mesure qu’il s’installe. Le régime a compris que dans le monde contemporain, la force ne s’impose plus par le coup d’État classique, mais par la maîtrise du discours légal. Il ne s’agit plus de briser la loi, mais de la redéfinir jusqu’à la rendre complice.
Une démocratie d’apparat
L’unanimité du vote illustre cette dévitalisation du politique. Les députés ne représentent plus un peuple, mais incarnent la docilité d’un système hermétique, où le résultat précède la délibération. L’opposition, marginalisée depuis longtemps, n’a ni tribune ni légitimité reconnue ; la société civile se réduit à un espace surveillé et les médias, domestiqués par la peur du retrait de licence, récitent la fable du consensus national.
Quant au Conseil constitutionnel, censé garantir la séparation des pouvoirs, il voit sa composition modifiée pour accueillir davantage de membres nommés par l’exécutif, consolidant ainsi le cercle de dépendance. L’équilibre institutionnel n’est plus une réalité, mais un vocabulaire administratif.
Cette réforme n’aurait pourtant qu’un écho limité si elle n’était pas inscrite dans un contexte géopolitique qui sanctuarise l’impunité du régime. Djibouti, carrefour stratégique de la Corne de l’Afrique, abrite les bases militaires américaine, française, chinoise et japonaise. Ce statut d’espace militarisé lui confère une immunité diplomatique rare : aucune puissance ne peut se permettre de dénoncer ouvertement une dérive autoritaire qui garantirait pourtant la stabilité de leurs implantations. La realpolitik internationale protège le pouvoir en place, comme si la stabilité géostratégique valait absolution morale. Ainsi, le silence extérieur devient le complice du verrouillage intérieur.
Au fond, la réforme du 2 novembre 2025 dépasse la simple question du mandat présidentiel. Elle incarne la mutation d’un régime qui ne cherche plus à se légitimer par l’élection, mais par la continuité juridique. L’État de droit, dans ce cadre, n’est plus un principe, mais une méthode : un art de convertir la légalité en outil de domination. Le texte fondamental devient le masque du pouvoir personnel – ce que résumait, avec une lucidité cruelle, un ancien conseiller du président : « C’est un coup d’État institutionnel mené non contre la Constitution, mais à travers elle », dixit Alexis Mohamed. Ce coup d’État sans uniforme, lent et méthodique, transforme la République en fiction constitutionnelle, où le peuple ne possède plus la souveraineté qu’en théorie. La modernisation annoncée n’est qu’un autre mot pour désigner l’éternité organisée.


