Djibouti : une révision constitutionnelle taillée pour durer

Adoptée le 02 novembre 2025, la nouvelle révision de la Constitution djiboutienne se présente comme un ensemble de mises à jour techniques. En réalité, elle poursuit le long processus de consolidation du pouvoir présidentiel entamé depuis plus de deux décennies. Sous des dehors de rationalisation administrative et de promotion des droits humains, le texte modifie en profondeur les conditions de l’exercice du pouvoir suprême et du contrôle institutionnel. Voici ce qu’il faut savoir

La façade sociale : droits humains et transparence budgétaire

Le premier article introduit dans la Constitution l’interdiction explicite des mutilations génitales féminines (MGF) et de toute pratique attentatoire à la dignité humaine. Une avancée symbolique forte, en phase avec les conventions internationales, mais sans mécanisme concret d’application.

De même, la révision de l’article 65 soumet désormais la gestion des finances publiques à une loi organique, censée garantir transparence et sincérité budgétaire. Ce langage emprunté aux standards internationaux donne à la réforme une apparence modernisatrice, destinée à rassurer les bailleurs de fonds et les partenaires extérieurs. Dans les faits, la capacité réelle du Parlement ou de la Cour des comptes à exercer un contrôle indépendant reste à démontrer.

Le cœur politique : l’article 23 et la fin de la limite d’âge

C’est l’article 23 qui concentre toutes les attentions. Il supprime la limite d’âge de 75 ans pour se présenter à la présidence. Désormais, il suffit d’avoir 40 ans révolus à la date du dépôt de candidature, sans plafond d’âge.
Derrière cette apparente neutralité juridique, la portée politique est claire : le président sortant, Ismaïl Omar Guelleh, retrouve la possibilité de se représenter sans restriction biologique.

Mais la réforme recèle une faille majeure. Elle ne comporte aucune disposition transitoire précisant si cette suppression s’applique immédiatement ou seulement à partir du prochain cycle électoral.
Or, en droit constitutionnel, l’absence d’une telle clause signifie que la modification n’a pas d’effet rétroactif : le président en exercice ne devrait donc pas pouvoir en bénéficier pour briguer un sixième mandat.

Ce silence, loin d’être un oubli, semble volontaire. Dans l’histoire des révisions djiboutiennes, le flou juridique est devenu une méthode politique. En 2010 déjà, la suppression de la limitation du nombre de mandats avait laissé la même ambiguïté, permettant au chef de l’État d’en tirer avantage sans mention explicite.
En 2025, le scénario se répète : l’oubli semble prémédité. En ne tranchant pas la question de la rétroactivité, le pouvoir se réserve la liberté d’en décider plus tard, selon la conjoncture et l’interprétation du Conseil constitutionnel.

Une Constitution révisée sans référendum

Autre changement notable : la procédure de révision elle-même.
L’article 91 permet désormais d’amender la Constitution sans passer par un référendum, à condition que la réforme obtienne les deux tiers des voix à l’Assemblée nationale.
L’article 94, qui précise les modalités d’entrée en vigueur, suit la même logique : le vote parlementaire suffit.

Les autres articles reformulés – de l’indépendance du pouvoir judiciaire (art. 71) à l’exception d’inconstitutionnalité (art. 80) – relèvent du toilettage juridique. La révision introduit aussi un vocabulaire de conformité (« loi organique », « transparence », « équilibre des crédits ») et clarifie certaines procédures, notamment en matière de révision constitutionnelle (art. 91 et 94).

Mais derrière ces ajustements se cache un déplacement du centre de gravité démocratique : le référendum n’est plus la voie normale de révision, remplacé par un vote parlementaire à la majorité des deux tiers. Autrement dit, l’Assemblée nationale – dominée par le parti présidentiel – peut désormais modifier les grandes décisions constitutionnelles sans consultation populaire.

Le Conseil constitutionnel, élargi mais pas affranchi

Le Conseil constitutionnel passe de six à neuf membres, répartis à parts égales entre le président de la République, le président de l’Assemblée nationale et le Conseil supérieur de la magistrature. Ce nouvel équilibre pourrait, sur le papier, favoriser la pluralité. Mais la présidence du Conseil demeure entre les mains du chef de l’État, qui conserve une voix prépondérante en cas de partage.

Le mandat est prolongé à neuf ans, non renouvelable, avec renouvellement par tiers. L’objectif officiel est d’assurer la stabilité et la continuité du contrôle constitutionnel ; en pratique, cette architecture garantit surtout la maîtrise politique du sommet juridictionnel, sous couvert de modernisation institutionnelle. Autant dire que l’équilibre institutionnel reste théorique.

Un Sénat fantôme et des promesses différées

L’article 97 maintient la création future d’un Sénat « lorsque les conditions seront réunies ». Cette promesse constitutionnelle, réitérée depuis plus de vingt ans, reste un horizon flou. Aucune feuille de route n’en précise la composition ni les compétences. En attendant, la concentration des pouvoirs demeure verticale : un exécutif fort, un législatif discipliné, et un judiciaire au statut inchangé.

La révision de novembre 2025 ne bouleverse pas l’ordre constitutionnel djiboutien : elle le perfectionne au service de sa propre inertie. En effaçant la limite d’âge présidentielle, le texte consacre un modèle d’éternité institutionnelle, où le droit s’ajuste au pouvoir plutôt que l’inverse. La Constitution, loin d’être un garde-fou, devient un instrument de permanence politique, ajusté au rythme du pouvoir plus qu’à celui de la République.

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