Dans l’article précédent (Afar Times, septembre 2024), j’ai cité pêle-mêle les acteurs politiques responsables (France coloniale, élites et élus Issa et Afar, chefferies traditionnelles) de la dérive de l’Etat djiboutien. A priori, ils seraient tous comptables de nos malheurs. Car, parfois, il est difficile de distinguer l’exécutant du donneur d’ordre, l’ennemi réel de celui que des rumeurs et des propagandes agitent devant vos yeux.
Depuis la colonisation française, notre histoire est jalonnée de crimes. ! De plus, l’ancienne puissance de tutelle n’a point quitté notre pays lors de la prétendue indépendance de Djibouti, le 27 juin 1977. Il nous reste maintenant à identifier le principal coupable ou la maladie. Ce n’est qu’à cette condition que nous pourrons entreprendre la recherche de remèdes, si remède il y a. L’exorcisme est nécessaire. Qui empêchent notre pays de se libérer des chaînes du passé ? (Il n’est pas question d’évoquer ici les massacres perpétrés par les troupes françaises à Djibouti. Un sujet qui mériterait une approche différente).
La France coloniale (1884-1977) : source de nos malheurs ?
A première vue, la palme semble revenir à la France coloniale, apprentie-sorcière, ayant semé les germes de la division intercommunautaires en multipliant les pièges.
Dès l’origine, le mal était fait en baptisant « Côte française des Somalis » (CFS) un territoire où les seuls natifs étaient Afar. Puis, en 1967, persistant dans l’erreur un nouveau nom, « Territoire français des Afars et des Issas », vint aggraver les divisions et brouiller les identités des populations du pays. Ce faisant, l’administration coloniale Ajoutait la manipulation à l’erreur passée, le cynisme à la déshumanisation des individus.
Dans son ouvrage, Les Damnés de la terre, Frantz Fanon a expliqué en détail comment le colonisateur déshumanise le colonisé.
Mais le travail de sape, de longue haleine, a été confié à la pratique administrative. Ce fut dans ce domaine que l’impérialisme colonial se surpassa, allant jusqu’à susciter des guerres fratricides entre ses sujets. Durant des décennies (1884-1960), les communautés officiellement reconnues en tant que ressortissants de Djibouti ont été traités comme des allogènes. Par conséquent, le statut d’autochtone demeurait théorique et sur papier. Il faut se rappeler que la tribu Issa obtint reconnaissance en 1950, tandis que l’ethnie Afar attendit les années 1960 pour se voir admise à bénéficier, d’une manière privilégiée, de petits emplois sans qualification.
Dans tous les cas, les Issas, ayant eu largement le temps de ruminer leurs frustrations, n’eurent aucun scrupule, à pourchasser en 1949 les Gadaboursi. Les affrontements les plus violents eurent lieu à Djibouti-ville. On déplora une centaine de morts et plusieurs blessés dans les rangs des Gadaboursi. Dans cette brève et sanglante guerre civile, les deux communautés Somali en arrivèrent aux mains parce qu’elles furent instrumentalisées et victimes de rumeurs et de mensonges. En vérité, l’administration territoriale visait moins à s’en prendre aux Gadaboursi qu’à couper court à l’idéologie de la Grande Somalie… au prix la mort des morts d’hommes.
Aux yeux des services de renseignement français, les allogènes Somali (Gadaboursi et Issak) servaient de dangereux réceptacles aux idées de progrès et d’émancipation qui se diffusaient à partir du Somaliland britannique. Il fallait coûte que coûte diminuer l’influence dans le territoire des groupes humains susceptibles à remettre en question la souveraineté de la France dans le territoire. C’est pourquoi, il n’y eut pas un véritable pogrom à l’encontre de ces populations, sans lesquelles, les services publics et privés de la colonie auraient tout simplement cessé de fonctionner.
Dans les tous cas, à l’époque, les Afar et les Issas avaient bon dos. Pour ne pas leur donner du travail, ni leur permettre de venir habiter dans le chef-lieu, de savantes études avaient décrété que les nomades étaient des « crétins » attardés.
L’argument simpliste et récurrent pour discriminer les Afar portait sur la dangerosité de leurs dardar (sultans). En particulier, la tribu régnante, les Adqali.
C’est pourquoi, en 1930, les sultans de Goba’ad et de Tadjoura furent déportés à Madagascar. Ce fut sur la base d’accusation anti françaises. En réalité, le but des autorités françaises était tout autre. L’objectif poursuivi visait la mise au pas de la communauté Afar. Recourant à une analyse simpliste, mais ayant donné des résultats probants ailleurs, la décapitation des autorités traditionnelles Afar, croyait-on, allait domestiquer cette population nomade versatile.
C’est une approche bien connue de l’impérialisme français que l’on appelle l’Administration directe (direct rule). Elle se caractérise par l’abolition des autorités locales et l’acculturation de la population asservie. Alors que l’impérialisme britannique avait l’habitude d’administrer ses sujets au travers des chefs traditionnels (Indirect Rule).
Il est inutile de faire de longues et fastidieuses analyses sur le passé colonial. Nous savons tous que nous souffrons d’une profonde aliénation. Le premier diagnostic nous emmène à affirmer que les germes de notre tragédie ont été semés par l’impérialisme française. Sur ce point, le doute n’est pas permis. Sauf que la République de Djibouti est indépendante depuis 1977. Il me semble que, depuis 47 ans, l’eau a coulé sous le pont. Mais, après 47 ans d’indépendance de Djibouti, caractérisée par 47 ans de dictature, l’ancienne puissance de tutelle se trouve toujours dans notre pays. Tout indique qu’elle soutient un régime coupable de nombreux crimes. Alors, lui faut-il imputer la discrimination, la pauvreté, l’analphabétisme, les tortures, qui scandent notre misérable vie quotidienne ?



