La République de Djibouti : les origines de la dictature ? (3)

L’Etat djiboutien : un monstre conçu par la Françafrique

A l’époque coloniale, le comptable de crimes et de répressions est bien connu. C’est la France. En effet, entre 1984 et 1977, la puissance de tutelle a manifesté une grande prodigalité dans le massacre de civils. Elle n’a pas hésité à éliminer sans état d’âme, des autochtones qui osaient s’opposer à elle ou la critiquer. Les sultans Afar, la tribu Kabbooba, des syndicalistes, des manifestants pacifiques dans le chef-lieu payèrent de lourds tributs. A partir de 1950, malgré leur bravoure, les citadins, pris dans les institutions politiques truquées, faisaient l’objet d’un contrôle drastique.

Pour réprimer l’insubordination des colonisés, il était de coutume de recourir à des soldats « indigènes », forcés d’obéir aux ordres de leurs supérieurs. La conception des opérations de pacification et la planification de la logistique (ressources humaines et matérielles) relevaient de la seule prérogative du colonisateur. De surcroît, l’idéologie coloniale déniant aux colonisés la qualité d’êtres humains, les supplétifs de troupes coloniales ne pouvaient être tenus pour responsables des exactions commises sous les ordres de leurs officiers européens.

L’indépendance de Djibouti : une triste farce

 Le 27 juin 1977, lorsque la République de Djibouti a acquis son indépendance, elle bénéficia de bonnes et délicates attentions de l’ancienne puissance de tutelle.

S’arrogeant le rôle de la marraine de la jeune République, les autorités françaises l’accompagnèrent dans les dédales à emprunter pour intégrer le concert des nations. « Le bébé fut bien emmailloté dans ses langes. » Je vous passe l’image ! Les deux pères de l’indépendance du pays, Hassan Gouled et Ahmed Dini, n’avaient qu’à se soumettre au protocole bien rôdé auquel tous les anciens territoires d’outre-mer s’étaient soumis. Sur de nombreux points, l’acquisition de la souveraineté nationale s’apparentait à une simple formalité administrative.

Personne ne se posa de questions sur le système politique à adopter.

On ne consulta pas le peuple sur le type de démocratie à instaurer.

Nul ne songea à réparer les souffrances infligées à notre peuple par la colonisation.

La classe politique dominante, regroupée autour de la Ligue populaire africaine pour l’indépendance(LPAI), semblait satisfaire de la tournure des évènements. De leur côté, les autorités françaises étaient hostiles à l’instauration d’un régime démocratique.

Le parrainage de la France ne se limitait pas à la facilitation des formalités juridiques. Loin s’en faut. Elle s’est traduite par la mise en place d’un vaste réseau de fortifications autour du jeune Etat, pour son bien. Notamment dans le but d’assurer à la fois l’intégrité du pays et la stabilité du régime. Car, de toute évidence, Djibouti avait besoin de la France.

En même temps, la France, en restant aux côtés de ses amis Djiboutiens, veillait également à la sécurisation de ses propres intérêts géostratégiques. Car Djibouti offrait un observatoire idéal pour la surveillance du détroit de Babel-Mandeb et le trafic maritime remontant la mer Rouge. Pas moins de 20% du transit pétrolier passait par cette route maritime.

Djibouti avait besoin de la présence de la France à ses côtés parce que, aux lendemains de son indépendance, une fois n’est pas coutume, la corne de l’Afrique était en proie à ses crises et tourmentes habituelles. En effet, le 23 juillet 1977 éclatait la guerre de l’Ogaden.

Les troupes somaliennes de Mohamed Siad Barré envahirent l’Ethiopie voisine dans le but de constituer la Grande Somalie. Dans ce contexte, il était malvenu de faire la fine bouche et récuser l’Accord de Défense proposé par les autorités françaises. Il y avait péril en la demeure. Même Ahmed Dini, qui doutait en 1976 de la pertinence d’abriter une base militaire étrangère, s’y était résigné. Réclamer le retrait des troupes françaises n’était plus à l’ordre du jour. Car le conflit pouvait s’étendre et embraser le petit pays qui n’avait ni armée ni moyens de se défendre contre un envahisseur.

D’autant plus que la menace n’était pas théorique. Outre la crainte de la conflagration de la région, il faut souligner que durant trois décennies (de 1950 à 1970), Addis-Abeba et les nationalistes pansomalistes de Mogadiscio s’étaient querellés au sujet de Djibouti. Chaque capitale prétendait, sans vergogne, que ce territoire faisait partie intégrante de ses possessions historiques.

La France, architecte de la dictature djiboutienne

Le réseau de Coopération française ressemblait à une toile d’araignée. Ses ramifications embrassaient tous les services civils et militaires de Djibouti : Accord de défense, Accords d’assistance militaire et technique, Base militaire, Accords de Coopération (Expatriés, Coopérants, Conseillers techniques). De ce fait, très mince était la marge de manœuvre des dirigeants du petit pays (350 000 habitants, superficie : 23 200 km², pays désertique sans ressources naturelles apparentes).

« [En 1999] L’assistance technique française (396 coopérants dont 231 enseignants en 1988) atteint cette année le nombre d’environ 180 coopérants (dont 130 enseignants), alors que l’assistance technique militaire se chiffre à 32 coopérants (en majorité armée de terre et gendarmerie), que l’aide militaire en matériels atteint 8 millions de francs en 1999. Djibouti, rappelons-le, est signataire avec la France d’un accord de défense datant de juin 1977 (à titre provisoire, mais toujours en vigueur) et de plusieurs accords d’assistance militaire technique. »

Source : https://www.defnat.com/e-RDN/vue-article.php?carticle=8500&cidrevue=611

Il faut imaginer qu’au lendemain de l’indépendance, la présence française affichait des chiffres beaucoup plus conséquents. A la veille de l’indépendance, entre 1968 et 1977, 10 000 soldats français quadrillaient la ville de Djibouti, alors que la colonie comptait 250 000 habitants. Ce qui équivalait 1 soldat pour 25 personnes.

Arrivé à ce niveau de présentation, on peut tirer la première conclusion : l’indépendance de Djibouti a été, dès le départ, une farce. La société civile, verrouillée, a validé le statu quo néocolonial. Les partis politiques n’ont pas eu leur mot à dire là-dessu. Ce fut, en matière de régime, un « copier-coller » de système politique sous lequel vivaient tous les anciens territoires d’Outre-mer, en dehors de la Guinée de Sékou Touré.

« La déco­lonisation, écrit Frantz Fanon, est véritablement création d’hommes nouveaux. Mais cette création ne reçoit sa légitimité d’aucune puissance surna­turelle : la « chose » colonisée devient homme dans le processus même par lequel elle se libère. »

L’autodétermination n’a pas créé l’ «homme nouveau » à Djibouti. Alors, faut-il conclure que le pronostic de Frantz Fanon, quant aux virtualités induites sur le colonisé lors de la libération nationale, était faux. Ce serait un argument de la mauvaise foi. En effet, l’auteur de Damnés de la Terre faisait allusion à une vraie libération nationale, une vraie indépendance nationale. Et non à un simulacre d’indépendance.

Dans tous les cas, on constate que les relations nouées entre les deux Etats allaient, dans leur complicité, au-delà de simples et légitimes liens historiques et culturels. Après plusieurs années d’une coopération, entachée de crimes de ses alliés dans le Golfe de Tadjoura, Paris a continué à financer, à former et à entraîner une dictature tribale et ses phalanges. Partant de là, on ne peut s’empêcher de se s’interroger sur le niveau de complicité de la Françafrique sur certains sujets sensibles, comme la violation de droits de l’homme.

Les coopérants français participaient-ils aux opérations de torture des personnalités incarcérées à la Villa Christophe ? Aucun témoignage ne va dans ce sens. En revanche, tous les malheureux brutalisés par la brigade de Torture (à l’origine, des éléments appartenant exclusivement au sous-clan présidentiel) confirmaient que les sous-officiers français travaillaient main dans la main dans la formalisation des interrogatoires. De rares fois, ils venaient jetés un coup d’œil dans les cellules de prisonniers politiques… Comment faut-il définir cette forme de complicité ?

Jusqu’où allait sa complicité avec les crimes de masse perpétrés par le régime djiboutien ?

Sans la complicité de la France, la dictature aura-t-elle eu les moyens de résister aux forces de l’opposition civile et militaire qui se sont dressées contre elle, dès 1981 ?

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