La République de Djibouti : les origines de la dictature ? – Chapitre 1

Si nous voulons combattre et détruire la dictature djiboutienne, il est important de déterminer les leviers sur lesquels agir, les ressources à mobiliser et identifier son maillon faible. Ce régime qui semble renaître, comme le mythique oiseau de légende, de ses cendres, doit avoir un point faible.

Quelle est la nature exacte de ce régime que nous qualifions de dictature ? De quand date-il ? De l’indépendance, le 27 juin 1977 ? ou faut-il remonter plus haute dans l’histoire ?  Tout le mal procède-t-il de la politique coloniale ? Le principe de « diviser pour régner » a-t-il suffi pour cristalliser le conflit entre Afar et Issa, les deux communautés qui prétendent avoir l’exclusivité de diriger la République de Djibouti ?

Des noms fantaisistes aux lourdes conséquences

Anciennement Territoires d’Obock et Dépendances (1884-1887),Côte française des Somalis (1887-1967), puis Territoire français des Afars er des Issas (TFAI en 1967), Djibouti est véritablement, dans toutes ses dimensions, une création coloniale. Il peine à s’affranchir de l’héritage colonial. Ces dénominations fantaisistes ainsi que l’identité revendiquée par certains citoyens résultent d’un processus d’aliénation profonde. Et les conséquences de cette aliénation se font sentir aujourd’hui encore dans la vie de nos concitoyens. La guerre civile de 1991-1994, faute de dialogues entre belligérants, en a été une traduction éloquente.

D’emblée, il convient de ne pas chercher le mal qui ronge la République de Djibouti du côté des Arabes, des Gadaboursis et des Issak. Ayant contribué à l’origine à la construction de premières infrastructures du pays, ces communautés ont vu leur place s’amoindrir à partir de 1950, du moins sur le plan politique. Le peuplement du territoire « utile » – il faut entendre par-là le chef-lieu – et sa gestion administrative reposèrent durant des décennies (1884-1950) sur cette main d’œuvre étrangère. Aussi les premiers habitants de Djibouti-ville furent-ils d’origine somalilandaise, éthiopienne et yéménite. Leur prépondérance démographique, politique et économique d’antan est tombée dans les limbes de notre mémoire. Aujourd’hui, la dictature en place leur dénie même la citoyenneté djiboutienne !

Avant la colonisation française

Il faut rappeler qu’à la fin du XIXème siècle, avant la création du chef lieu, Djibouti, et le tracé des frontières avec les territoires voisins (Ethiopie, Somaliland anglais et Erythrée italienne), l’ensemble du territoire connu sous le nom de la République de Djibouti était habité exclusivement par les Afar.

En 1896, la puissance coloniale décréta d’une manière arbitraire que le territoire allait s’appeler « Côte française des Somalis ». Une appellation sans aucun lien avec la population locale, mais relevant d’une logique de puissance impériale. Aux yeux de ses paires, la France voulait, elle-aussi, posséder sa propre « Somalie », faisant pendant à la « Somalie » italienne et à la « Somalie » anglaise.

Ce fut ainsi que, progressivement, un territoire habité exclusivement par l’ethnie Afar devint aux yeux du monde un pays Somali ! Bien entendu, l’appellation théorique ne suffisant pas, il a fallu faire violence à la réalité afin qu’elle corresponde à la théorie. Alors, entre 1896 et 1935, débutèrent des opérations de pacification des nomades Afar. A leur place, des Somali-Issa en provenance de l’Ethiopie et du Somaliland furent installés dans la province d’Ali-Sabieh actuelle. Pour justifier sa politique de violence, l’administration coloniale prétendait que les Afar représentaient une menace chronique pour le chemin de fer reliant Djibouti à Addis-Abeba (1897-1917). Les violences

Vers 1930, l’écrivain Henri de Monfreid ironisait sur l’inadéquation du nom donné au territoire, en déclarant : «La Côte des Somalis, ainsi nommée parce quil n’y a pas de Somalis ».

Les forces qui alimentent la dictature : qui est notre véritable ennemi ?

Qui est notre véritable ennemi à Djibouti ? Au-delà des élites issas, les réflexes identitaires propres aux tribus somalies alimentent-ils, d’une manière délirante et clinique, le conflit de pouvoirs avec les Afars ? En effet, à partir 1950, avec la bénédiction de l’administration territoriale, les élus Issa revendiquèrent une identité irréductible à l’ensemble somali. Depuis, cette revendication est devenue de plus en plus pressante, de plus en plus radicale. (Nous y reviendrons). Ce qui rendrait tout dialogue impossible.

Ou bien, l’omniprésence de la France, par le biais de sa base militaire et la Françafrique, explique-t-elle la longévité de la dictature ? Tout le mal procéderait de la politique coloniale française encore en vigueur dans notre pays. Les élites issa n’en seraient que des exécutants alimentaires.

La discrimination qui vise la communauté afare est-elle imputable exclusivement au tribalisme Issa, incarné par une poignée de personnes (Hassan Gouled, Ismaël Omar Guelleh et le clan Mamasan) ? Les élus et élites afars contribuent-ils, d’une manière ou d’une autre, à renforcer la dictature en place ? 

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