Ethiopie – Mer Rouge : Les Afars rappellent qu’ils en sont les propriétaires

La conférence sur « The Two-Water System and Ethiopia’s Strategic Autonomy », organisée à Samara par le Institute of Foreign Affairs, le Defence War College et Samara University, le 18 Octobre 2025, devait poser les bases d’une réflexion géopolitique sur l’avenir maritime de l’Éthiopie.

Mais elle s’est vite transformée en tribune politique : celle d’un peuple, les Afars, qui ont tenu à rappeler à Addis-Abeba que la mer Rouge n’est pas un concept abstrait, mais leur propriété, leur histoire et leur horizon.

Le pays Afar, un territoire stratégique et méconnu

Située dans l’une des zones les plus arides d’Éthiopie, la région Afar s’étend golfe de Tadjourah aux côtes de l’Érythrée jusqu’à Massawa. Les Afars y vivent de part et d’autre des frontières modernes – Éthiopie, Djibouti, Érythrée – faisant d’eux le seul peuple autochtone occupant sans discontinuité les rivages de la mer Rouge.
C’est cette incontournabilité géographique et identitaire que les intervenants afar ont tenu à rappeler face aux représentants du pouvoir fédéral venus présenter leur doctrine des “deux eaux”, centrée sur le Nil et la mer Rouge comme piliers de la souveraineté nationale.

 Une “autonomie stratégique” sans les Afars ?

Le discours officiel, porté par Jafar Bediru, directeur de l’Institute of Foreign Affairs (IFA), a posé les bases d’une vision ambitieuse : relier les deux systèmes hydriques, le Nil et la mer Rouge, comme piliers de la souveraineté éthiopienne.
Mais dans l’assistance, plusieurs voix afar ont demandé : au nom de qui parle-t-on ?

Ces voix ont rappelé que la question maritime est indissociable du peuple qui habite ce territoire.

Le débat a mis en lumière une incompréhension persistante entre la rhétorique du pouvoir central focalisée sur la “sortie maritime” et la réalité historique et identitaire d’un peuple qui, lui, n’a jamais quitté la mer et continue de faire l’objet d’une marginalisation. Et quand on se rappelle son existence, c’est pour une instrumentalisation à des fins de décor pour l’ambition impériale

“Privilégier le dialogue à la guerre”

Face aux discours géostratégiques parfois enflammés, les représentants afar ont tenu à désamorcer les tentations militaristes.
Leur message : la mer ne doit pas devenir un nouveau champ de confrontation.

« Nous sommes les premiers concernés. Avant d’envisager un conflit, il faut un dialogue sincère avec les Afars. Ce n’est pas une question de conquête, mais de coexistence et de mémoire. »

Cette position, largement relayée lors de la conférence, a été accueillie avec un mélange d’embarras et de prudence par les représentants du gouvernement fédéral, qui reconnaissent désormais la nécessité d’un “ancrage local” à leur stratégie maritime.

Une marine éthiopienne sans Afars ?

Un autre sujet sensible a cristallisé les débats : la composition de la nouvelle marine éthiopienne, en cours de reconstitution depuis 2023.
Un intervenant afar a interpellé directement le commodore Tegegne Lata, présent à Samara :

« Comment parler d’une marine éthiopienne qui ne compte aucun Afar, alors que nous sommes les seuls à avoir vécu sur cette mer ? »

Cette question, symboliquement puissante, a révélé le décalage entre une politique de puissance imaginée à Addis-Abeba et une réalité humaine profondément enracinée dans les marges orientales du pays.

Un panéliste afar a ravivé la mémoire collective en racontant une scène datant de l’époque de la junte militaire, sur la base navale de l’îlot d’Haleb. À l’époque, des jeunes venus d’Arsi, de Balé et des hauts plateaux abyssins avaient été recrutés pour une formation maritime encadrée par des instructeurs nord-coréens. Ces derniers, déconcertés par des élèves qui n’avaient jamais vu la mer, firent appel à deux gardiens afar de la base pour une démonstration de plongée sous-marine. Les deux hommes s’exécutèrent avec aisance. Intrigués, les formateurs demandèrent alors pourquoi ces Afars, manifestement à l’aise dans cet environnement, n’étaient pas intégrés à la marine éthiopienne.

La question resta sans réponse. Mais elle révélait déjà, derrière le silence, une constante politique d’exclusion d’un peuple pourtant naturellement lié à la mer. Le rappel de cette anecdote était une autre manière d’interpeller la composition de la nouvelle marine et de rappeler la pérennité d’une politique d’exclusion.

Entre stratégie et reconnaissance

La doctrine des “deux eaux” – Nil et mer Rouge – prétend incarner la renaissance d’une Éthiopie souveraine et ouverte sur les mers.
Mais pour qu’elle devienne autre chose qu’un slogan technocratique, elle devra reconnaître le rôle central du peuple afar, non pas comme décor, mais comme acteur stratégique.

À Samara, les voix afar ont rappelé que la mer Rouge n’est pas à conquérir, mais à comprendre.
Qu’un État peut retrouver son autonomie stratégique sans perdre son ancrage humain.
Et qu’aucune géopolitique ne tient si elle oublie ceux qui, depuis des millénaires, gardent les rives du Golfe de Tadjourah et à celles de Zula en passant par le détroit de Bab-el-Mandeb.

Enfin, il y a lieu de saluer les efforts du président de la Samara University Dr. Mohamed Osman Darsa pour que sa communauté puisse participer et faire entendre ses voix sans filtre dans les débats nationaux.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour en haut