Ahmed Ibn Ibrahim al-Ghazi et l’hégémonie d’Adal : le legs afar du dernier grand sultanat islamique de la Corne d’Afrique.

L’histoire politique de la Corne de l’Afrique au XVIᵉ siècle est inséparable de la figure d’Ahmed Ibn Ibrahim al-Ghazi, appelé Ahmed Gragn, Ahmed Gura ou Gurey (« le Gaucher »). Chef de guerre musulman, il mena une série de campagnes qui redéfinirent durablement les rapports de force entre le royaume chrétien d’Abyssinie et les sultanats musulmans de la région.
Depuis la seconde moitié du XXᵉ siècle, son identité fait l’objet de débats nourris, souvent traversés par des lectures nationalistes. Une tradition somalienne, popularisée dans les années 1960, a cherché à l’intégrer au panthéon des héros « Marehan », transposant sur le XVIᵉ siècle des appartenances claniques plus tardives.

Pourtant, les sources primaires arabes et plusieurs études historiques majeures offrent une perspective différente. Le Futuh al Habasha, chronique rédigée par Shihāb al-Dīn Ahmad, ne mentionne aucune identité somalie, mais situe le centre politique et géographique de l’imam dans l’orbite du sultanat d’Adal, à proximité de Zeila et de Tadjourah. Des historiens comme J. Spencer Trimingham (Islam in Ethiopia, 1952), Enrico Cerulli (L’Islam di ieri e di oggi, 1971), ou Taddesse Tamrat (Church and State in Ethiopia, 1972) ont décrit ce sultanat comme une puissance structurée par des élites musulmanes issues des régions côtières de la mer Rouge, notamment les Balaw, un groupe d’origine beja depuis des siècles au peuple Afar.

L’hégémonie d’Adal dans la Corne de l’Afrique

Le sultanat d’Adal, héritier de celui d’Ifat, domina la sphère musulmane de la Corne entre le XIVᵉ et le XVIᵉ siècle. Il contrôlait Zeila, principal port de la mer Rouge, ainsi que les routes caravanières reliant les hauts plateaux éthiopiens au littoral.

Selon Trimingham (1952, p. 156-170), la prospérité d’Adal reposait sur ce rôle d’interface commerciale entre l’intérieur du continent et le monde arabo-musulman. Ses élites provenaient en grande partie des familles marchandes côtières, notamment les Balaw, installées à Zeila, Suakin ou Massawa, et déjà mentionnées comme composantes du pouvoir islamique de la région.

Sous la direction d’Ahmed al-Ghazi, le sultanat connut une phase de centralisation sans précédent. L’appui militaire des Ottomans, la participation des cavaliers des plaines côtières et le soutien des réseaux marchands de la mer Rouge transformèrent Adal en un État capable de rivaliser avec le royaume chrétien d’Abyssinie.

L’origine balaw de l’imam : un fait historiographiquement attesté

Le Futuh al Habasha, de Shihāb al-Dīn Ahmad, chronique contemporaine des guerres de l’imam, constitue la principale source primaire. À plusieurs reprises, il identifie les Balaw comme un lignage noble et une composante importante du sultanat. Ces derniers sont mentionnés dans la littérature orientaliste comme une population beja arabisée, installée sur la côte de la mer Rouge et dont plusieurs branches se sont intégrées aux Afar sous l’ethnonyme Balaw dont l’afarisation donne Balawta.

Trimingham (1952) note que ces familles devinrent « part of the ruling class in the Sultanate of Adal ». Enrico Cerulli, dans ses travaux sur la mer Rouge et l’Érythrée ottomane, rappelle que les Balaw occupaient des postes de gouverneurs (Na’ib) à Massawa et Zeila. Leur rôle dans la diplomatie et le commerce islamique régional les place au cœur du dispositif adalite.
Il identifie notamment l’émir Mahfuz ibn Muhammad, père de Del Wambara – l’épouse de l’imam Ahmed – comme Balaw de Zeila.

Les travaux les plus récents tendent à confirmer la lecture d’un lien organique entre les Balaw et la matrice culturelle afar. Mohammed Hassen (The Afar in Ethiopian History, 2017) souligne la continuité historique entre les élites balaw de la mer Rouge et les lignages nobles afar, tandis que Didier Morin (Dictionnaire historique afar, 2004) intègre explicitement les Balaw dans la généalogie politique et religieuse des sultanats d’Awsa et de Tadjourah.

Amélie Chekroun, dans son édition critique du Futuh al Habasha (2017), met en évidence la diversité des élites du sultanat d’Adal et reconnaît la prépondérance des lignages balaw issus des côtes de la mer Rouge. Toutefois, elle s’inscrit dans une tradition historiographique qui identifie encore les Afars aux « Danakil » mentionnés par les sources médiévales, concentrés au nord du Bab el-Mandeb. Cette assimilation, héritée de la nomenclature coloniale, conduit à sous-estimer le rôle des Afars dans la configuration politique d’Adal.

Ainsi, la filiation balaw – et donc afar – de l’imam Ahmed al-Ghazi repose sur un ensemble cohérent de données textuelles et d’analyses critiques, qui permettent de dépasser les lectures nationalistes ou réductrices de son origine.

L’appropriation somalienne : entre anachronisme et mythe national

La récupération d’Ahmed Gragn par la tradition somalienne semble provenir d’une confusion tardive. L’anthropologue Ioan Lewis (1993), qui avait d’abord repris cette identification dans ses premiers travaux, reconnut plus tard qu’elle résultait d’une homonymie entre deux figures contemporaines : Ahmed Ibn Ibrahim al-Ghazi, l’imam d’Adal, et un chef militaire somali du clan Geri également nommé Ahmed Guray. Cette confusion, amplifiée par la transmission orale et la relecture nationaliste du passé, a nourri une reconstruction mémorielle visant à intégrer l’imam dans le panthéon héroïque somalien.

Or, le Futuh al Habasha, ne mentionne pourtant jamais d’appartenance somalie. Ses descriptions géographiques placent l’action autour de Zeila, Harar et Tadjourah, c’est-à-dire dans la sphère d’influence afar. Cette interprétation trouve un écho dans la traduction somalie du Futuh al Habasha publiée par Aadan Xasan Aadan (Beleloo) et Maxamed Cabdillaahi Riiraash, qui précisent dans une note de bas de page : « Waxa maanta jira reero loo yaqaan Balawta oo ku nool degmooyinka Randa iyo Bulli ee Jabuuti, waxay na reerahaasi sida la rumaysasan yahay ka soo jeedaan Balaw » traduis par « des familles appelées Balawta vivent aujourd’hui dans les localités de Randa et de Bulli à Djibouti, et l’on pense qu’elles descendent des anciens Balaw » (Conquêtes de l’Abyssinie au XVI siècle, 2008 : 7, n. 4).

Ainsi, l’ancrage somalien d’Ahmed Gragn, bien que devenu un symbole identitaire au XXᵉ siècle, ne s’appuie sur aucune source du XVIᵉ siècle. Il relève d’une construction historiographique moderne, née de la volonté de doter le récit national somalien de figures islamiques unificatrices.

Les Afars : colonne vertébrale et héritiers du pouvoir d’Adal

Les Afars occupaient une position stratégique au sein du sultanat. Les routes caravanières reliant Zeila et Tadjourah aux hautes terres passaient par leurs territoires, et leurs cavaliers formaient une composante essentielle des Mallassay, les troupes régulières d’Adal.

Après la mort d’Ahmed al-Ghazi en 1543, le centre du pouvoir musulman se déplaça progressivement vers l’Awsa, au cœur du territoire afar. Cette translation du pouvoir est attestée par Trimingham (1952, p. 175) et confirmée par Cerulli et Morin, qui relient les dynasties d’Awsa et de Tadjourah aux lignages Adʿāli issus d’Adal. Morin (2004) souligne que le terme Adali reste aujourd’hui un marqueur d’aristocratie et d’autorité religieuse parmi les Afars, fondement symbolique des sultanats d’Awsa, de Tadjourah et de Rahayto. Paul Bonnenfant, dans ses Chroniques du pays afar (1975), relève également que tous les sultans afar se réclament du titre d’Adali, perpétuant ainsi la mémoire du pouvoir d’Adal dans la culture politique de la mer Rouge.

Conclusion

L’histoire d’Ahmed Ibn Ibrahim al-Ghazi et du sultanat d’Adal échappe aux catégories ethno-nationales modernes. Les sources disponibles – Futuh al Habasha, les analyses de Trimingham, Cerulli, Tamrat, Morin et Hassen – invitent à repenser Adal comme une puissance afro-islamique articulée autour d’une aristocratie côtière issue du monde afar.

Ces élites, situées à l’intersection de la mer Rouge et de la Corne intérieure, ont assuré la médiation entre les sphères arabes et africaines, contribuant à la formation d’un espace politique et religieux unifié. La continuité observée entre Adal et les sultanats afar postérieurs – Awsa, Tadjourah, Rahayto – confirme que la matrice historique de ce pouvoir fut avant tout afar, bien plus qu’elle ne fut somalienne


Reconnaître cette filiation, loin d’un geste identitaire, relève d’une exigence de rigueur historiographique : replacer les Afars dans leur rôle fondateur au sein du dernier grand système politique islamique de la Corne de l’Afrique.

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