
L’Afrique parle mille langues, mais souvent, ses enfants n’en apprennent qu’une à l’école et ce n’est pas la leur. Sur un continent où près de deux mille idiomes coexistent, le multilinguisme devrait être une force, une richesse à cultiver. Pourtant, il demeure trop souvent perçu comme un fardeau administratif ou un risque politique. Djibouti, au croisement des mondes arabe, francophone et anglophone, illustre parfaitement cette tension : un pays multilingue dans les faits, mais bilingue dans ses institutions.
Le multilinguisme, un levier ignoré du développement
Reconnaître la pluralité linguistique, c’est reconnaître la pluralité humaine. Chaque langue porte une mémoire, une façon de penser le monde, un lien invisible entre générations. Les nations africaines qui ont su valoriser leurs langues nationales – du Rwanda au Cap-Vert – ont renforcé leur cohésion sociale et amélioré les performances scolaires. Là où les langues locales sont exclues, le fossé entre l’école et la société se creuse.
Djibouti ne fait pas exception. L’arabe et le français y tiennent le haut du pavé, tandis que l’anglais gagne du terrain dans les affaires et la diplomatie. Ces langues d’ouverture sont précieuses, certes. Mais à quoi sert d’ouvrir des portes sur le monde si l’on ferme celle qui mène à soi ?
L’oubli des langues maternelles : un coût éducatif et culturel
Les recherches sont formelles : un enfant apprend mieux lorsqu’il commence dans sa langue maternelle. Comprendre, raisonner, débattre tout cela naît plus aisément dans la langue que l’on rêve. À Djibouti, la majorité des élèves parlent afar ou somali à la maison, mais sont scolarisés dès la maternelle en français ou en arabe, souvent sans en maîtriser les bases.
Résultat : des apprentissages laborieux, une confiance fragilisée, et parfois un décrochage qui n’a rien à voir avec l’intelligence, mais tout avec la langue.
Introduire l’afar et le somali à l’école primaire ne serait pas un caprice identitaire, mais une mesure de justice pédagogique. Ce serait permettre à chaque enfant de s’éduquer sans se déraciner, de lire le monde sans cesser d’entendre la voix de ses ancêtres.
Arabe, français, anglais : un trio utile, mais incomplet
La singularité de Djibouti réside dans son carrefour linguistique. L’arabe relie le pays à la péninsule arabique et au monde islamique. Le français l’ancre dans la Francophonie. L’anglais, langue des échanges économiques, renforce son rôle stratégique dans la Corne de l’Afrique.
Mais ces trois langues officielles, si essentielles soient-elles, ne peuvent prétendre représenter à elles seules l’âme linguistique du pays. Sans les langues maternelles, elles planent dans la sphère du pouvoir, loin des réalités quotidiennes.
Il est temps que Djibouti conçoive une politique linguistique équilibrée : faire du français un outil de coopération, de l’arabe un lien culturel, de l’anglais un passeport économique et de l’afar et du somali les piliers d’une citoyenneté enracinée.

Réconcilier la langue et la nation
Valoriser les langues maternelles, c’est consolider la nation. C’est aussi rompre avec l’idée, héritée de la colonisation, selon laquelle une seule langue garantirait l’unité. En vérité, c’est l’exclusion linguistique qui fragmente les peuples. Quand l’État parle une langue que le citoyen ne comprend pas, la démocratie devient muette.
Les médias, les institutions et l’éducation devraient offrir une place pleine et entière à l’afar et au somali : journaux bilingues, émissions éducatives, documents officiels traduits, programmes scolaires plurilingues. Ces gestes symboliques auraient un effet concret : redonner à chaque citoyen le sentiment d’être entendu dans sa propre voix.
Parler le monde sans se taire soi-même
Le multilinguisme n’est pas une nostalgie. C’est une stratégie d’avenir. À l’heure où les économies se globalisent et où les identités cherchent des ancrages, la vraie puissance d’un pays ne se mesure pas au nombre de langues qu’il oublie, mais à celles qu’il préserve.
Faire place aux langues afar et somalie, ce n’est pas tourner le dos à la modernité. C’est au contraire lui donner des racines. Car un peuple qui enseigne sa langue enseigne aussi sa confiance. Et c’est cette confiance-là qui prépare l’avenir.
Dans le cas de Djibouti, se présente une opportunité évidente, à condition que la volonte politique suive, afin de promouvoir l’arabe, le français et l’anglais. Or ce choix pour d’atteindre les objectifs escomptés doit se traduire en une stratégie reposant sur la géopolitique. Ainsi Djibouti peut consolider son rôle de passerelle entre les mondes arabophone, francophone et anglophone, renforcer sa position régionale, et s’affirmer comme un acteur international incontournable.
Enfin ces quelques exemples qui ne sont pas exhaustifs, démontrent, si besoin était, les impacts du multilinguisme sur l’avenir des pays africains et devrait s’incrire dans les priorités politiques de l’Union Africaine pour les années à venir.




