
Depuis le début de la semaine, une information affirmait que la zaffa, procession nuptiale traditionnelle, aurait été inscrite au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO. L’information s’appuyait sur des photos et vidéos de cérémonies afar pour accréditer cette prétendue reconnaissance internationale. Très vite, l’incompréhension s’est muée en indignation : les images étaient bel et bien afar, mais le terme “zaffa”, inconnu de la plupart des personnes concernées, ne renvoyait à aucune pratique identifiée dans leur tradition.
Dans ce chassé-croisé numérique, l’information diffusée était pourtant fausse dès le départ : aucune confirmation officielle n’a été publiée par l’UNESCO. La fiche du dossier « The zaffa in the traditional wedding » (n° 02283) figure toujours dans la catégorie under process, c’est-à-dire en cours d’examen pour la session de décembre 2025.

Ibna Orobi, un rituel afar noyé dans la candidature “Zaffa”
Lorsque Djibouti a rejoint la candidature multinationale intitulée « Zaffa dans le mariage traditionnel » aux côtés de sept États arabes et de l’Union des Comores, l’objectif affiché était de valoriser la diversité des traditions nuptiales présentes dans le pays. Mais l’intégration du Ibna Orobi, une composante spécifique du mariage afar, soulève un problème de cohérence culturelle et de visibilité patrimoniale. Cette confusion n’est pas fortuite. Elle illustre déjà l’un des effets de cette intégration : en plaçant Ibna Orobi sous l’intitulé “zaffa”, une pratique arabe, le rituel afar devient moins lisible pour le public, au point que nombre de Djiboutiens ont spontanément assimilé des images afar à un patrimoine qui ne leur correspond pas.
Le Ibna Orobi occupe une place centrale dans l’organisation du mariage afar. Cette procession rituelle – chantée, dansée et encadrée par les femmes de la communauté – marque un moment décisif d’un cycle nuptial qui peut s’étendre sur plusieurs jours. L’élément possède son propre vocabulaire, ses codes sociaux, ses rôles familiaux et une continuité historique qui en font une pratique parfaitement autonome au sens de la Convention de 2003. Il ne s’agit ni d’une forme importée ni d’une variante locale d’un rituel plus large.
À l’inverse, la zaffa appartient clairement au registre arabe : un cortège codifié, répandu dans le Golfe et le Levant, accompagné de percussions et de danses caractéristiques. Sur le plan anthropologique, les deux traditions ne relèvent donc pas du même système culturel. Les combiner dans une même candidature exige une justification solide, que les documents publics du dossier ne permettent pas d’identifier.
Le précédent du Xeedho : une inscription nationale réussie
L’exemple du Xeedho, rituel somali issa inscrit en 2023 sur la Liste en besoin urgent de sauvegarde, montre que Djibouti est capable de porter un élément communautaire de manière isolée, avec un dossier cohérent et centré. Le contraste est notable : alors que le Xeedho a bénéficié d’une candidature exclusive qui lui a donné une visibilité internationale, le Ibna Orobi se retrouve dilué dans un ensemble dominé par d’autres États, d’autres récits et un cadre terminologique étranger à la culture afar.
Cette stratégie comporte plusieurs risques. D’abord, celui de l’invisibilité : dans un dossier piloté par des pays disposant d’une forte capacité institutionnelle, la partie consacrée aux Afars occupera un espace marginal. Ensuite, celui de l’amalgame culturel : l’inscription éventuelle du dossier sous le nom “zaffa” entraînera une assimilation implicite du Ibna Orobi à un rituel arabe, alors même qu’il constitue une expression culturelle autochtone. Enfin, celui d’une perte d’autonomie patrimoniale : une fois inclus dans un dossier multinational, il devient difficile – sinon impossible – de soumettre ultérieurement un dossier dédié exclusivement à la tradition afar.
Dans un pays où la représentation culturelle nationale est souvent asymétrique, l’absence d’un dossier propre consacré au Ibna Orobi pose question. Du point de vue des normes UNESCO comme de l’analyse anthropologique, cet élément disposait de tous les critères permettant une candidature autonome, au même titre que d’autres traditions communautaires déjà valorisées par Djibouti.
N’est-ce pas là la véritable outrance : intégrer un rituel afar autonome dans un cadre qui lui est étranger, au risque d’effacer sa singularité plutôt que de la protéger ?





Vous avez parfaitement détaillé le fond du problème que j’ai essayé soulevé succintement sur quelques posts de fcb. Cependant je voudrais que vous trancriviez fidèlement » Qibnah-orobi ou simplement Ibnah-orobi.
Salam. Remarque pertinente. Naqam, Irok nablemik kalah adda fakot faxxa taa cagid…
En langue afar authentique, le terme qibnah orobi — parfois déformé en ibnah’orobi dans les usages français ou anglais — désigne le rituel nuptial traditionnel. La mariée, entourée des femmes de la communauté, est conduite au domicile de son époux au lever du jour, portée par les chants poétiques et les danses folkloriques. Elle est accompagnée d’une fille d’honneur appelée akutta, chargée de ses soins : maquillage, parfums issus de plantes aromatiques, auxquels s’ajoutent aujourd’hui des produits de beauté modernes.
À l’inverse, la notion de zaffa, mentionnée dans certains textes de l’UNESCO, n’appartient en rien au vocabulaire ni aux pratiques sociales ou juridiques des Afar. Ce terme est totalement étranger à leur tradition et pourrait provenir de l’arabe ou d’autres langues afro-asiatiques, voire être une invention récente.
Il est également possible que l’introduction de termes étrangers à la tradition afar constitue une manœuvre déguisée visant à saboter ou à retarder le projet d’inscription du Madqa ’Afarre sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO. Si tel est réellement le cas, nous dénonçons avec la plus grande fermeté cette dérive insidieuse, quelle qu’en soit l’origine.
En langue afar, »Qibna ou Ibna » désigne « la mariée ». Le terme Orobi exprime l’action de quitter sa maison pour s’installer ailleurs, non pas dans le sens d’un simple déménagement, mais comme prise de résidence permanente.
Ainsi, l’expression composée Qibnah Orobi renvoie à une étape du rituel nuptial au cours de laquelle la mariée est conduite avec solennité vers son nouveau foyer conjugal. Cette procession se déroule dans une atmosphère festive, rythmée par les chants poétiques et les danses traditionnelles qui accompagnent et magnifient ce passage.