Les Afars face à une entreprise d’effacement culturel : accusations de manipulations dans les dossiers soumis à l’UNESCO

Depuis plusieurs mois, dans le sultanat de Tadjourah, berceau historique du peuple afar, des voix s’élèvent pour dénoncer ce qu’elles considèrent comme une marginalisation croissante du patrimoine culturel afar dans les politiques officielles de préservation du patrimoine immatériel.  Une stratégie d’effacement culturel orchestrée par le ministère djiboutien de la Culture, notamment dans la préparation des candidatures destinées à l’UNESCO. Les accusations, graves et répétées, mettent en lumière des pratiques jugées « douteuses », visant à marginaliser le patrimoine immatériel afar au profit d’éléments exclusivement issus de la tradition issa.

La Madqa écartée : un droit coutumier autochtone remplacé par le Xeer Ciise

Selon plusieurs représentants traditionnels afar, le ministère les avait dans un premier temps sollicités pour préparer l’inscription de deux éléments essentiels à leur identité :

  • la Madqa, système de droit coutumier afar,
  • et une galette traditionnel afar. (Ga’ambo)

Mais lors de la transmission du dossier à l’UNESCO en 2023 ces éléments auraient été écartés sans explication. Seuls figurent exclusivement comme élément traditionnel national :

  • le Xeer Ciise, droit coutumier issa, désormais présenté comme le système coutumier national de Djibouti,
  • et le Xeedho, plat issa.

Pour les analystes, opinion publique et peuple afar, cette substitution constitue une discrimination culturelle manifeste, puisqu’elle relègue un droit coutumier autochtone, historiquement enraciné dans les régions du Nord et du Sud, au profit d’un droit tribal issa issu du groupe ethnique dominant du pouvoir central.

Le dossier du cortège nuptial Zaafa: des traductions falsifiées, des consentements détournés

L’affaire la plus choquante et explosive concerne l’inscription du cortège nuptial afar, l’Ibna Orobi comme zaffa arabe.
Cette pratique, profondément ancrée dans la tradition orale afar, aurait été réinterprétée, dans les documents officiels, comme une variante d’un cortège dit « arabe », la Zaafa, présenté comme une pratique commune au Golfe et à la côte est-africaine.

Pour justifier cette requalification, des vidéos de responsables afar ont été utilisées.
Mais, selon les dénonciations récentes, les traductions jointes ne correspondent pas à ce que disent réellement les intervenants :

  • Les versions officielles affirment que les notables soutiennent la Zaafa.
  • Mais en afar, ils déclarent clairement vouloir inscrire uniquement l’Ibna Orobi, sans aucune référence arabe.

Ces révélations ont sidéré l’opinion publique, qui y voit un détournement délibéré destiné à intégrer Djibouti dans un dossier de patrimoine arabo-africain, probablement monté en coopération avec des pays du Golfe et de l’Afrique de l’Est.Un chef traditionnel dément catégoriquement avoir donné son consentement

Un chef traditionnel dément catégoriquement avoir donné son consentement

L’homme de culture Alwan Bourhan, proche du conseil traditionnel de Tadjourah, affirme avoir contacté Houmad Barkat, chef de village, présenté dans les documents officiels comme approuvant le projet Zaafa.

La réponse de ce dernier est sans ambiguïté : il n’a jamais été consulté, jamais signé, jamais validé.
Toute documentation prétendant le contraire serait « une pure fabrication ».

Ces accusations alimentent l’idée d’une construction administrative fictive, destinée à donner un vernis communautaire à un projet qui n’a jamais reçu l’assentiment réel des communautés concernées.

Un mécanisme onusien instrumentalisé : l’UNESCO transformée en outil d’ingénierie identitaire

Les experts afar dénoncent une stratégie plus large : l’instrumentalisation des procédures de l’UNESCO pour légitimer une identité nationale réduite à la seule culture issa.
L’inscription du Xeer Ciise comme droit coutumier national en est l’exemple le plus visible.

Derrière ces choix, ils voient :

  • un ethnocentrisme d’État somali-issa,
  • une consolidation du pouvoir à travers un récit culturel uniforme,
  • une marginalisation programmée d’un peuple autochtone afar,
  • et une tentative d’attribuer aux issas le monopole du patrimoine national.

Certains analystes parlent d’une « dépossession culturelle institutionnalisée ».

Le rôle controversé de la ministre de la culture: modernité affichée, politique identitaire dissimulée

La ministre de la Culture, docteure et figure présentée comme symbole de modernité intellectuelle, est au centre de la controverse.
Pour ses détracteurs, le contraste est saisissant :

  • un discours sophistiqué sur le patrimoine et l’unité,
  • mais des décisions de terrain qui favorisent systématiquement une seule composante ethnique,issa, la sienne.
  • et un usage des cadres internationaux pour renforcer une narration identitaire partiale.

Le vernis académique sert, donc, à masquer une politique culturelle profondément excluante.

Conclusion : Un système de domination à double vitesse : démographie au Sud, effacement culturel au Nord

Au Sud, le sultanat de Gobaad fait face à une dépossession territoriale lente mais implacable, alimentée par une coalition de peuplement transformant progressivement la composition démographique historique de la région. Ce phénomène, que dénoncent ses représentants traditionnels, fragilise non seulement l’équilibre social, mais aussi les structures ancestrales qui garantissaient la cohésion interne du pays afar.

Au Nord, le sultanat de Tadjourah subit une dépossession plus insidieuse, mais tout aussi destructrice : celle de la mémoire et du patrimoine, orchestrée par des procédures administratives biaisées, des dossiers culturels détournés et une manipulation du mécanisme UNESCO pour redessiner l’identité nationale à l’avantage d’une seule composante ethnique.

Ainsi, les deux sultanats, piliers historiques du peuple afar, sont attaqués sur deux fronts complémentaires :

  • Gobaad, fragilisé dans son existence physique, par le jeu démographique et territorial.
  • Tadjourah, fragilisé dans son existence symbolique, par l’effacement culturel et la réécriture de son histoire.

Ces deux dynamiques ne sont pas des accidents isolés. Elles dessinent les contours d’un système de domination à géométrie variable, où :

  • le territoire est reconfiguré,
  • la mémoire est remodelée,
  • la légitimité historique est redistribuée,
  • et la représentation nationale est monopolisée.

Un système qui ne se contente pas de gouverner : il redéfinit qui a le droit d’exister, d’être vu, d’être entendu et d’être transmis.

En minant simultanément le socle territorial de Gobaad et le socle mémoriel de Tadjourah, ce mécanisme vise à affaiblir la continuité historique du peuple afar, à fragmenter ses institutions traditionnelles et à marginaliser son rôle fondateur dans l’histoire de Djibouti.

Face à cette double offense, territoriale et culturelle, la mobilisation des Afars n’est plus une option : c’est une urgence historique. Car un peuple que l’on prive de sa terre et de sa mémoire est un peuple que l’on tente de défaire.

Et c’est à travers la résistance, l’unité, la documentation, la parole publique et la vigilance internationale que les Afars pourront préserver ce que d’autres s’efforcent de leur arracher : leur place légitime dans la nation et dans l’histoire.

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