
L’inscription d’un élément au patrimoine culturel immatériel engage des choix de représentation, de hiérarchisation et de mise en récit qui dépassent parfois la simple sauvegarde d’une pratique. Le dossier d’inventaire consacré au Xeer Ciise, système coutumier des communautés somali-issa, porté et validé par les institutions culturelles djiboutiennes, constitue à cet égard un document révélateur des mécanismes à l’œuvre dans la fabrication contemporaine du patrimoine national à Djibouti et dans la région. Sa lecture attentive permet d’interroger non seulement ce qui est mis en avant, mais aussi ce qui demeure hors champ, tant sur le plan historique que culturel.
Construire un patrimoine national par sélection et simplification
Dès l’introduction, le document installe un cadre territorial et humain présenté comme largement homogène. Les espaces évoqués, de Djibouti à l’État régional somali d’Éthiopie en passant par le Somaliland, apparaissent structurés autour d’une continuité somali-issa, la cohabitation avec d’autres groupes n’étant mentionnée qu’à la marge, sans description précise ni reconnaissance normative. Cette présentation tend à produire un paysage culturel unifié, dans lequel la pluralité historique et sociale des régions concernées n’est pas véritablement intégrée au raisonnement. L’absence de toute référence explicite aux Afars, pourtant présents de longue date dans ces mêmes espaces, contribue à cette construction d’un territoire culturel simplifié, où une seule tradition semble faire office de référent central.
La cartographie qui accompagne le dossier prolonge et renforce cette logique. Intitulée « Lands inhabited by the Somali-Issa community », elle représente comme continus des espaces pourtant historiquement partagés. Elle inclut notamment des zones correspondant à la région administrative afar en Éthiopie ainsi qu’à la localité d’As Eyla et ses environs notamment Gabla et Hemed en République de Djibouti, où la présence afar est pourtant attestée, continue et institutionnellement reconnue. Loin d’être un outil neutre, cette carte matérialise visuellement une lecture sélective du territoire et transforme une option narrative en évidence géographique, entérinant une appropriation symbolique de l’espace qui rend invisibles certaines présences. L’invisibilisation ne se joue donc pas seulement dans le texte, mais aussi dans les dispositifs iconographiques mobilisés pour donner à voir le patrimoine.

La carte accompagnant le dossier du Xeer Ciise, intitulée “Lands inhabited by the Somali-Issa community”, inclut des zones (en orange) correspondant à la région administrative afar en Éthiopie ainsi qu’à la localité d’As Eyla et ses environs en République de Djibouti. Dans ces espaces, la présence afar est pourtant attestée, continue et institutionnellement reconnue.
Hiérarchisation des héritages dans le récit officiel
L’ancrage historique mobilisé par le dossier renforce cette construction. La formalisation du Xeer Ciise est située au XVIᵉ siècle, période décrite comme un moment de bouleversements majeurs dans la Corne de l’Afrique. Le récit établit un lien direct avec les campagnes de l’imam Ahmed ibn Ibrahim al-Ghazi, présenté comme « chef des Somali, des Harari et d’autres peuples de la région ». Cette séquence historique est utilisée comme un socle narratif, suggérant une inscription de l’émergence du Xeer Ciise dans la séquence des bouleversements politiques de l’époque. Or, cette mise en relation repose sur une lecture discutable des équilibres politiques de l’époque, les données disponibles ne permettant pas d’établir une continuité institutionnelle directe entre les structures du XVIᵉ siècle et la formalisation ultérieure du Xeer Ciise. Ce qui interroge la manière dont le passé est convoqué pour légitimer un récit patrimonial contemporain.
Cette mobilisation du passé s’inscrit dans une logique plus large de construction patrimoniale, où références historiques, cadres territoriaux et dispositifs visuels convergent pour produire un récit national cohérent fondé sur une sélection implicite des héritages rendus visibles, au détriment d’autres pourtant historiquement attestés et socialement structurants.
C’est en élargissant la focale au-delà du seul dossier du Xeer Ciise que cette analyse prend toute sa portée. Les choix opérés dans cet inventaire patrimonial entrent en résonance avec d’autres dynamiques culturelles récentes portées par les institutions djiboutiennes. Qu’il s’agisse des représentations mises en avant lors de l’Expo d’Osaka, du forum Heritage ou des dispositifs de promotion culturelle à l’international, une cohérence se dessine. Certains éléments culturels sont systématiquement mobilisés comme vitrines de l’identité nationale, tandis que d’autres, tandis que d’autres, pourtant inscrits dans les pratiques sociales locales, demeurent absents.
L’éviction progressive du madqa dans le processus d’inscription à l’UNESCO illustre cette dynamique. Cette pratique, profondément ancrée dans la culture afar, ne trouve aujourd’hui que peu de place dans les récits institutionnels contemporains, qu’ils soient patrimoniaux, diplomatiques ou événementiels. Prise isolément, chaque décision peut être présentée comme un choix circonstanciel. Mais leur accumulation produit un effet plus large, celui d’une hiérarchisation symbolique où certaines composantes de la société djiboutienne accèdent à une visibilité nationale et internationale renforcée, tandis que d’autres restent reléguées à la périphérie du récit collectif.
Il ne s’agit pas ici d’attribuer une intention explicite d’effacement ou de marginalisation. L’analyse porte sur les effets produits par des choix répétés de représentation. En sélectionnant certains héritages comme emblèmes du national, les institutions contribuent à définir un cadre identitaire qui ne reflète que partiellement la diversité historique et culturelle du pays.
Le dossier du Xeer Ciise apparaît ainsi moins comme un simple inventaire que comme un révélateur des logiques contemporaines de fabrication du patrimoine national à Djibouti. Il montre comment la reconnaissance culturelle, lorsqu’elle est institutionnalisée, participe à la construction d’un récit officiel où la visibilité n’est pas distribuée de manière égale. Interroger ces mécanismes revient à poser une question centrale de gouvernance culturelle, celle de la manière dont un État pluriel choisit de se raconter, et de la place qu’il accorde, ou non, à l’ensemble de ses composantes dans l’image qu’il projette de lui-même.




