
La crise née autour de la célébration du Xeer Ciise à Zeila a franchi un seuil critique. Ce qui relevait initialement d’un événement culturel s’est transformé en l’un des épisodes les plus graves d’instabilité qu’ait connu le Somaliland depuis des années.
Dans cette zone frontalière sensible, le conflit oppose désormais deux communautés, Gadaboursis et Issas, prises dans un jeu de représentations identitaires, d’allégations d’ingérence régionale et de revendications territoriales.
Pour les Gadaboursis, majoritaires dans la région de Selel et d’Awdal, la cérémonie du Xeer Ciise est perçue comme une tentative d’imposer une empreinte identitaire issa à Zeila, ville qu’ils considèrent comme un élément central de leur histoire régionale. De leur côté, les Issas présentent l’événement comme un droit coutumier légitime, soutenu par Djibouti.
Les signaux d’une implication djiboutienne contestée
Le déplacement à Djibouti de l’Ogas issa et de sa délégation a renforcé les soupçons. Le rôle actif de l’État djiboutien dans l’organisation et la mise en scène de la cérémonie est désormais largement évoqué par des responsables locaux et des observateurs régionaux.
Dans le discours gadaboursi, cette intervention est interprétée comme une stratégie d’influence visant à consacrer symboliquement une appartenance issa de Zeila, ce que plusieurs voix qualifient de pression territoriale douce.
Une crise locale qui éclate dans un contexte national fragile
La flambée de Zeila s’inscrit dans un Somaliland déjà secoué par plusieurs vagues de violences. À Borama, dans la nuit du 4 au 5 décembre 2025, deux manifestants ont été tués et une dizaine blessés lors d’affrontements liés à un autre événement rattaché au Xeer Ciise. Les violences se sont intensifiées le 5 décembre, portant le nombre de morts à plus d’une vingtaine et laissant des bâtiments publics endommagés.
Depuis deux ans, des affrontements armés dans l’est du pays ont fait plus de quarante morts. L’été 2025 avait déjà été marqué par des manifestations antigouvernementales réprimées dans plusieurs villes.
Dans ce cadre, la crise de Zeila apparaît comme l’accélérateur d’un paysage politique sous tension, où fractures communautaires, revendications territoriales et affaiblissement institutionnel se superposent.
Un gouvernement paralysé entre pressions contradictoires
La gestion du dossier par le président Abdiracman Ciiro a illustré la fragilité du pouvoir central. Pendant plusieurs jours, les positions officielles ont oscillé : promesses aux Gadaboursis, assurances aux Issas, puis annonces et contre-annonces.
Sous pression de Djibouti, la cérémonie avait finalement été validée pour le 14 décembre, déclenchant des mobilisations massives dans la région d’Awdal où plusieurs localités ont érigé des barricades et affronté les forces de sécurité.
Un tournant décisif : annulation présidentielle et radicalisation du discours issa
Le 6 décembre, confronté à l’extension des violences, le président Ciiro a annulé la cérémonie.
Cette décision, conçue comme une mesure d’urgence, a immédiatement provoqué la colère de l’Ogas issa, qui a appelé publiquement les Issas à s’armer et à défendre leurs terres. Cet appel constitue une rupture majeure et confère à la crise une dimension sécuritaire explicite.
La confrontation ne se limite plus aux revendications symboliques. Elle se structure désormais autour d’un rapport de force ouvert entre communautés, chacune se percevant comme menacée dans son espace et dans ses droits.

Entre ingérence régionale et risque d’insurrection
Le Somaliland doit désormais gérer un risque réel de fragmentation interne, car les tensions d’Awdal ravivent un sentiment d’abandon déjà perceptible dans plusieurs régions. Il doit en parallèle composer avec un voisin dont l’influence se révèle décisive : l’implication djiboutienne, perçue comme stratégique et non accidentelle, modifie l’équilibre local et alimente les inquiétudes quant aux intentions régionales autour de Zeila. Enfin, les autorités sont confrontées à des pressions communautaires qui dépassent largement le cadre coutumier. Les griefs exprimés ne relèvent plus seulement des traditions ou des litiges symboliques, mais touchent désormais à la souveraineté, à la représentation territoriale et à la sécurité collective, ce qui démultiplie la portée et la gravité de la crise.
Des leaders gadaboursis évoquent ouvertement l’hypothèse d’une insurrection ou d’une autonomie régionale inspirée de la dynamique de la SSC. Parallèlement, plusieurs observateurs redoutent que Djibouti ne cherche à structurer une entité issa transfrontalière, renforçant encore les tensions.
Un État menacé par une recomposition territoriale profonde
Depuis la perte de la région SSC, le Somaliland n’a jamais été aussi vulnérable.
La crise de Zeila révèle un État qui, au moment même où il espérait progresser vers une reconnaissance internationale, se trouve rattrapé par des dynamiques claniques, des rivalités régionales et une défiance croissante des périphéries.
Si la situation n’est pas stabilisée rapidement, le Somaliland pourrait entrer dans une phase de morcellement durable, redessinant en profondeur l’équilibre politique de la Corne de l’Afrique.




