
La visite du président somalien Hassan Cheikh Mohamoud à Lasanod, accompagnée d’une importante délégation officielle djiboutienne, marque un tournant politique discret mais décisif dans la longue recomposition territoriale de la Somalie. Pour la première fois depuis des décennies, Lasanod ne se présente plus comme un simple espace disputé, mais comme un territoire pleinement intégré à l’architecture institutionnelle somalienne. Derrière l’événement protocolaire se dessine en réalité une inflexion stratégique majeure, dont les effets dépassent largement la région de Sool, Sanaag et Cayn (SSC), de Khatumo State.
Un acte politique plus qu’un déplacement présidentiel
Inscrite dans le discours officiel de l’unité nationale, la visite présidentielle dépasse toutefois le registre symbolique. Elle vient formaliser l’intégration de Sool et de Sanaag au nouvel État fédéré du Nord-Est et ériger Lasanod en capitale reconnue par Mogadiscio, à l’occasion de l’entrée en fonction de son président, Abdikhadir Ahmed Aw-Ali, dit Firdhiye, refermant ainsi une séquence prolongée de flottement politique et de violences.
Lasanod change ainsi de statut. La ville s’inscrit désormais dans un cadre de gouvernance assumé, adossé à la légitimité de l’État somalien, au grand dam du Somaliland, qui continue de revendiquer le contrôle.
Comprendre le fédéralisme somalien pour saisir l’enjeu
Pour un lecteur peu familier de la région, il convient de rappeler que la Somalie fonctionne comme une fédération d’États semi-autonomes, issue d’un compromis entre la reconstruction de l’État central et la reconnaissance des réalités locales. Souvent perçu comme fragile, ce modèle s’est néanmoins imposé comme l’un des principaux outils de stabilisation politique depuis la fin de la guerre civile.
Dans ce cadre, la région du SSC occupait une position particulièrement ambiguë. Administrée pendant des années par le Somaliland tout en étant revendiquée par Mogadiscio, elle cristallisait une rivalité ancienne entre deux projets politiques opposés. D’un côté, un État somalien fédéral cherchant à se recomposer progressivement. De l’autre, un Somaliland revendiquant une sécession unilatérale proclamée en 1991, mais jamais reconnue par les instances internationales.
La reconnaissance formelle de l’État du Nord-Est comme entité fédérée modifie ce rapport de force. Elle transforme un différend territorial en fait institutionnel et déplace le débat du terrain militaire vers celui du droit et de la gouvernance.
Lasanod, un basculement né du terrain
Ce tournant ne s’est pas produit dans le vide. Les affrontements de 2023, qui ont conduit au retrait du Somaliland de Lasanod après de violents combats, ont profondément reconfiguré les équilibres locaux. À l’issue de cette séquence, les clans dominants du SSC, majoritairement issus des groupes Darood Dhulbahante et Warsangeli, ont exprimé leur volonté de se rattacher à Mogadiscio, rejetant toute perspective sécessionniste et s’éloignant progressivement de l’ensemble somalilandais dominé par le clan Isaaq.
L’État somalien a longtemps hésité à formaliser ce choix, conscient de la sensibilité du dossier. La décision prise en septembre 2025 d’intégrer officiellement la région comme nouvel État fédéré marque une rupture avec cette prudence passée. Elle traduit une volonté claire de reprendre l’initiative politique, en s’appuyant sur des dynamiques locales plutôt que sur une confrontation directe avec le Somaliland.
La présence d’une délégation djiboutienne de haut niveau confère à cette visite une dimension régionale explicite. Djibouti, acteur central de la stabilité de la Corne de l’Afrique, mesure pleinement la portée de ce qui se joue à Lasanod. En s’affichant aux côtés des autorités somaliennes, il envoie un signal clair en faveur du respect des cadres étatiques reconnus et de la stabilité territoriale.
Ce positionnement intervient dans un contexte régional tendu, marqué par la reconnaissance du Somaliland par Israël le 26 décembre 2025. Cette initiative, perçue à Mogadiscio comme une atteinte directe à la souveraineté somalienne, a paradoxalement accéléré la consolidation interne de l’État somalien.
Un affrontement de récits plus que de forces
Côté Somaliland, la réaction est révélatrice. Les autorités de Hargeisa dénoncent une initiative jugée provocatrice, tout en affirmant privilégier le dialogue. Elles continuent d’affirmer que Lasanod fait partie du Somaliland, sans disposer pour autant d’un contrôle effectif sur le terrain.
L’affrontement n’est plus militaire. Il est désormais institutionnel. D’un côté, Mogadiscio avance une légitimité fondée sur le droit somalien, le fédéralisme et des alliances régionales assumées. De l’autre, le Somaliland s’appuie sur une reconnaissance extérieure encore isolée et sur un discours de souveraineté non entériné par les cadres africains et internationaux.
Dans cette configuration, Lasanod agit comme un révélateur. Elle met en lumière les limites d’un projet sécessionniste confronté à une Somalie qui, sans démonstration spectaculaire, réapprend progressivement à gouverner ses marges.
Au-delà du cas local, Lasanod devient un test. Test de la capacité de l’État somalien à intégrer durablement des territoires longtemps périphériques. Test de la viabilité du fédéralisme comme outil de cohésion plutôt que de fragmentation. Test, enfin, de la manière dont la Corne de l’Afrique gère ses lignes de fracture sans basculer dans une logique de confrontation ouverte.
L’issue de cette séquence reste, à ce stade, ouverte.




