Cartes, patrimoine et représentations : ce que la réponse d’Iye ne dit pas

La récente prise de position d’Ali Moussa Iye, publiée à la suite des controverses suscitées par la reconnaissance du Xeer Ciise comme patrimoine culturel immatériel de l’humanité, se présente comme un texte de clarification destiné à dissiper les malentendus. L’auteur y affirme notamment l’absence de toute revendication territoriale, l’inexistence de documents cartographiques dans le dossier soumis à l’UNESCO et le caractère strictement culturel de la reconnaissance obtenue.

Ces éléments méritent d’être examinés avec attention. Non pour contester le Xeer Ciise en tant que patrimoine immatériel, ni pour remettre en cause la légitimité de son inscription, mais pour interroger un point précis qui demeure en suspens : celui des représentations spatiales associées au dossier et de leurs effets symboliques.

Ce que dit la réponse d’Ali Moussa Iye

Dans son texte, Ali Moussa Iye développe une argumentation autour de plusieurs axes. Il rappelle que le Xeer Ciise constitue un corpus juridique spécifique, historiquement attesté, distinct sans être détaché de l’ensemble des traditions juridiques somalies. Il insiste sur la rigueur du processus d’inscription à l’UNESCO, présenté comme transparent, collégial et encadré par des procédures excluant toute initiative individuelle ou toute manipulation politique. Il affirme enfin que le dossier soumis ne contient aucune carte, aucune référence à des frontières et aucune prétention territoriale, se limitant à constater la présence démographique des communautés Somali Issa dans trois États.

Le dossier UNESCO et ses supports visuels

Toutefois, l’analyse ne peut se limiter aux seuls textes explicatifs. Le dossier du Xeer Ciise, tel qu’il est diffusé par l’UNESCO, comprend également des supports audiovisuels officiels, accessibles publiquement, dans lesquels figure une carte présentant les « lands inhabited by the Somali-Issa community » à l’échelle régionale.

Cette carte, reprise et diffusée sous l’auspice de l’UNESCO, ne constitue certes pas un document juridique. Elle n’est pas accompagnée d’une revendication formelle, ni d’un discours explicite sur la souveraineté ou les frontières. Néanmoins, elle opère une mise en espace visuelle du patrimoine qui mérite d’être interrogée.

La zone représentée englobe un espace continu couvrant le sud de Djibouti, l’est de l’Éthiopie et le nord de la Somalie, incluant également des territoires historiquement fréquentés, habités ou utilisés par des populations afars. Aucune distinction n’y est faite entre occupation exclusive, zones de mobilité pastorale, espaces partagés ou territoires de coexistence ancienne. La complexité sociale et historique du terrain est ainsi réduite à une surface homogène.

Une contradiction entre discours et représentation

C’est ici que se situe le point aveugle de la réponse d’Ali Moussa Iye. Lorsqu’il affirme qu’aucun document cartographique n’accompagne le dossier, il se réfère manifestement au corpus narratif et administratif.  Limiter l’analyse du dossier du Xeer Ciise aux seuls textes revient à ignorer une part essentielle de la communication de l’UNESCO. Les cartes et vidéos diffusées officiellement ne sont pas accessoires : elles construisent le récit public de la reconnaissance et en fixent les cadres de lecture.

Toute personne qui consulte ces supports audiovisuels peut constater qu’une carte accompagne effectivement le dossier du Xeer Ciise. Cette carte n’a manifestement pas été « inventée » par des observateurs extérieurs, mais bien intégrée à la communication officielle entourant l’inscription. Passer cette représentation sous silence, alors qu’elle est visible et accessible à tous, revient à ignorer un élément central du dispositif de communication et pose un réel problème de bonne foi dans le débat.

Il existe donc une discordance objective entre un discours qui insiste sur l’absence de territorialisation et une représentation visuelle qui spatialise le patrimoine sous la forme d’un espace continu et identifiable.

La carte comme acte symbolique

Dans des régions marquées par des mobilités pastorales, des frontières étatiques récentes et des histoires imbriquées, la cartographie n’est jamais neutre. Elle fige des dynamiques fluides, sélectionne un point de vue et rend invisibles certaines présences au profit d’autres. Lorsqu’une institution internationale diffuse une telle carte, celle-ci acquiert une légitimité qui dépasse largement le cadre culturel initial.

Le problème n’est donc pas juridique mais représentationnel. En cartographiant une aire culturelle comme un espace habité homogène, le dossier visuel du Xeer Ciise tend à confondre reconnaissance patrimoniale et territorialisation symbolique. Cette confusion explique en grande partie les réactions critiques observées, notamment du côté des Afars, qui y perçoivent non une émotion identitaire, mais une lecture politique de l’espace.

Un débat qui dépasse le Xeer Ciise

Il serait erroné de conclure que le Xeer Ciise constitue le cœur du désaccord. Le droit coutumier lui-même n’est ni contesté ni remis en cause en tant qu’expression culturelle. Ce qui est en jeu relève davantage des modalités de représentation institutionnelle et de la manière dont les patrimoines immatériels sont inscrits spatialement dans des contextes sensibles.

La proposition d’Ali Moussa Iye en faveur d’une commission indépendante mérite d’être entendue. Encore faudrait-il que toute démarche de ce type intègre une réflexion rigoureuse sur la cartographie, la reconnaissance des espaces partagés et la pluralité des usages territoriaux. À défaut, la représentation visuelle risque de contredire les précautions formulées dans les textes, en donnant à voir des espaces homogènes et figés là où l’histoire et les usages sont multiples et complexes.

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