Seconde ligne d’interconnexion Éthiopie–Djibouti : sécurisation énergétique ou dépendance renforcée ?

Voici une information stratégique qui est passée quasi-inaperçue. La signature de la construction de la seconde ligne d’interconnexion électrique entre l’Éthiopie et la République de Djibouti confiée par Électricité de Djibouti à une société indienne. Ce projet est largement présenté comme une réponse structurelle aux fragilités du système électrique djiboutien. Conçue pour relier Samara en Éthiopie à Nagad au sud-est de Djibouti-ville par une ligne haute tension 230 kV à double circuit, cette infrastructure vise officiellement à renforcer la fiabilité de l’approvisionnement, à réduire les coupures et à accompagner la croissance économique du pays. Toutefois, derrière ces objectifs consensuels, le projet révèle des limites importantes qui interrogent la stratégie énergétique de Djibouti à moyen et long terme.

Sur le plan technique, l’argument de la redondance est difficilement contestable. Depuis 2011, Djibouti dépend quasi exclusivement d’une seule interconnexion avec l’Éthiopie pour assurer l’essentiel de sa consommation électrique. La mise en service d’une seconde ligne permet effectivement de réduire le risque de rupture brutale d’alimentation en cas d’incident majeur. Néanmoins, cette solution reste une réponse à une vulnérabilité structurelle depuis l’indépendance, et non une transformation du modèle énergétique national. Djibouti demeure structurellement dépendant d’un fournisseur unique et d’un système électrique étranger sur lequel il ne dispose d’aucun contrôle.

Cette dépendance pose un problème stratégique évident. L’électricité importée provient majoritairement de l’hydroélectricité éthiopienne, elle-même exposée aux aléas climatiques, notamment aux périodes de sécheresse de plus en plus fréquentes dans la Corne de l’Afrique. À cela s’ajoutent des risques géopolitiques régionaux et des arbitrages internes à l’Éthiopie, où la priorité donnée à la consommation domestique pourrait, à terme, limiter les capacités d’exportation. La seconde ligne ne supprime donc pas le risque systémique, elle le déplace et le dilue temporairement.

Sur le plan économique, l’investissement consenti — environ 75 millions de dollars pour la partie djiboutienne — soulève également des questions de soutenabilité. Si la réduction du coût du kilowattheure est souvent mise en avant, peu d’éléments publics permettent d’évaluer précisément l’impact réel sur les factures des ménages et des entreprises à long terme. Les coûts de maintenance, de gestion du réseau, ainsi que la dépendance aux accords commerciaux bilatéraux, peuvent progressivement réduire les gains attendus. Dans un contexte de finances publiques contraintes, ce type de projet doit être évalué non seulement en termes de sécurité, mais aussi en termes d’opportunités alternatives.

Le principal risque de ce projet est peut-être d’ordre stratégique. En sécurisant l’importation d’électricité à court et moyen terme, Djibouti pourrait retarder le développement de ses propres capacités de production, notamment la géothermie, pourtant prometteuse, dont les travaux en phase exploratoire ont été abandonnés à Fialé et n’ont même pas débuté à Gaala Le Koma. La seconde interconnexion, si elle n’est pas accompagnée d’une politique volontariste de production locale, risque ainsi de renforcer une dépendance structurelle plutôt que de préparer une véritable autonomie énergétique.

Est-ce à dire que le mix électrique 100% d’origine renouvelable à l’horizon 2035 martelé par le gouvernement s’affranchit de la souveraineté du pays ?

En définitive, la seconde ligne d’interconnexion constitue un outil de sécurisation nécessaire, mais insuffisant. Sans une vision intégrée combinant importation, production nationale, efficacité énergétique et gouvernance renforcée, elle pourrait devenir un symbole supplémentaire de dépendance à l’Éthiopie plutôt qu’un levier de transition durable.

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