
L’histoire religieuse des Afars est trop souvent abordée par fragments, réduite à des épisodes, des appartenances ou des filiations isolées. L’article académique de Habib Mohammed Hassen, publié en 2025 dans la revue ITYOPIS, propose au contraire une lecture de longue durée, attentive aux continuités autant qu’aux transformations. En retraçant le passage des systèmes de croyances préislamiques à l’islam, il met en lumière un processus religieux façonné par la mémoire, le territoire et les circulations transrégionales. Afar Times en propose ici une lecture éditoriale structurée, fidèle à l’argumentation scientifique originale.
Une histoire religieuse inscrite dans la longue durée
L’enjeu central de l’étude est de dépasser une lecture réductrice de l’islamisation des Afars. L’auteur n’aborde pas l’islam comme un événement isolé, tardif ou exogène, mais comme une séquence inscrite dans une histoire religieuse beaucoup plus ancienne. En mobilisant de manière croisée les traditions orales, les sources historiques, linguistiques et archéologiques, il adopte une approche de longue durée qui permet de comprendre comment l’islam s’est enraciné dans une société déjà structurée par des croyances, des normes et des pratiques religieuses cohérentes.
Cette démarche rompt avec les récits qui opposent mécaniquement un « avant » païen à un « après » islamique. Elle montre au contraire que l’islam afar s’est construit par interaction, adaptation et continuité, en dialogue avec des systèmes de pensée préexistants.
Origines, généalogie et profondeur historique des Afars
Les récits d’origine occupent une place centrale dans la construction de l’identité afar. Selon les traditions abrahamiques, les Afars sont rattachés à la descendance d’Abraham par Qetura, notamment à travers Madian. Ces généalogies, bien qu’issues de constructions théologiques, structurent durablement la mémoire collective et la manière dont les Afars se situent dans l’histoire régionale.
Sur le plan linguistique et symbolique, le terme afar renvoie à la notion de sol ou de poussière, présente aussi bien dans la Bible que dans le Coran, ainsi que dans plusieurs langues sémitiques et couchitiques. Cette convergence établit un lien étroit entre le peuple afar, la terre et l’origine de l’humanité. Ce lien symbolique entre en résonance avec les découvertes paléoanthropologiques majeures réalisées dans la région afar, notamment dans la vallée de l’Awash, identifiée comme l’un des berceaux de l’humanité.
L’identité afar se construit ainsi à la croisée de trois registres indissociables : la généalogie religieuse, la mémoire orale et les données scientifiques. Cette superposition confère aux Afars une profondeur historique singulière, rarement prise en compte dans les récits dominants sur la Corne de l’Afrique.
Des systèmes religieux préislamiques structurés
Avant l’islam, les Afars disposaient de systèmes religieux élaborés et normatifs. Le culte de la lune, appelée Alsa, occupait une place centrale, aux côtés du soleil et du ciel. À ces cultes s’ajoutait la vénération de Waak ou Waako, divinité suprême partagée par plusieurs peuples couchitiques, ainsi que l’existence d’esprits intermédiaires, les Ayyana, invoqués dans la gestion du quotidien.
Ces croyances étaient encadrées par un ensemble de règles appelé Dirri, qui régissait les tabous, les comportements sociaux et les pratiques rituelles. Le Dirri fonctionnait comme un véritable système moral et normatif, structurant l’ordre social bien avant l’introduction de l’islam.
L’étude met également en évidence des influences religieuses venues de l’Égypte ancienne et de l’Arabie du Sud. Les parallèles linguistiques, toponymiques et rituels avec le monde sabéen témoignent d’échanges anciens et continus à travers la mer Rouge. Certaines pratiques corporelles et funéraires évoquent par ailleurs des héritages pharaoniques. L’espace afar apparaît ainsi comme un carrefour religieux et culturel majeur de l’Antiquité.

Une islamisation précoce et portée par les Afars
L’un des apports majeurs du travail réside dans la démonstration du caractère précoce de l’islamisation afar. Les traditions orales et les sources historiques situent l’arrivée de l’islam dès les premières décennies de la prédication musulmane, autour de l’année 615, lors de la première migration des compagnons du Prophète vers le royaume chrétien d’Aksum.
Les Afars apparaissent comme des acteurs centraux de ce processus. Ils auraient accueilli, protégé et guidé les premiers musulmans à travers leurs territoires, contribuant activement à leur mise en sécurité. Des lieux comme Kuneba occupent une place essentielle dans cette mémoire islamique ancienne, avec des récits persistants de présence et d’inhumation de compagnons du Prophète.
L’islam s’est diffusé chez les Afars principalement par le commerce, les circulations maritimes et les réseaux humains, et non par la conquête. Cette modalité explique la capacité de l’islam à s’articuler avec les structures sociales existantes, sans provoquer de rupture brutale.
Ifat et Adal : la centralité afar dans l’islam médiéval
Les Afars occupaient une position centrale dans les sultanats d’Ifat et d’Adal. Les basses terres afares, la vallée de l’Awash, Awsa et les ports de la mer Rouge constituaient le cœur géographique, politique et religieux de ces États musulmans.
Ils participaient activement à l’administration des sultanats et formaient une composante essentielle de leurs forces militaires. Cette réalité remet en cause les récits historiographiques qui marginalisent leur rôle et invite à reconnaître leur place structurante dans l’histoire islamique médiévale de la Corne de l’Afrique.
Continuités culturelles et intégration de l’islam
Après leur islamisation, les Afars ont intégré l’islam au cœur de leur organisation sociale et culturelle sans rompre avec l’ensemble de leurs pratiques antérieures. Cette continuité est particulièrement visible dans la structuration du temps. Avant l’adoption des calendriers islamiques et éthiopiens, les Afars disposaient d’un système propre de dénomination des mois, fondé sur des repères saisonniers et rituels. Les appellations islamiques se sont progressivement superposées aux anciennes, sans les faire totalement disparaître. En 2001, l’État régional afar a officialisé une réorganisation des mois afin de les aligner sur le calendrier éthiopien, tout en préservant la mémoire des dénominations traditionnelles.
Des continuités comparables s’observent dans la désignation des jours de la semaine et dans le vocabulaire religieux. L’usage de termes tels que Yalla pour désigner Dieu, ou Alsa pour la lune, témoigne de la persistance d’un substrat ancien dans la religiosité quotidienne. Certaines expressions liées aux serments ou à la maladie en portent également la trace.
L’islamisation a aussi reconfiguré les représentations généalogiques. Une majorité de clans afars revendique aujourd’hui une ascendance remontant à la tribu du Prophète Muhammad, en particulier à la lignée hachémite. Cette affiliation constitue un élément structurant de l’identité collective et confère un prestige social et religieux durable à de nombreux lignages.
Le mariage illustre de manière exemplaire l’articulation entre droit coutumier et islam. L’erer, institution préislamique fondée sur le versement de présents à la famille de la mariée, demeure indispensable. Le nikah islamique s’y est greffé sans s’y substituer, confirmant une continuité juridique et sociale profonde.
Enfin, les anciens lieux sacrés associés au culte de Waak ont été réinvestis dans un cadre islamique. Les sommets montagneux, autrefois dédiés aux rites préislamiques, sont devenus des espaces de dévotion musulmane, occupés par des prédicateurs et des figures religieuses locales. Cette relecture islamique des lieux sacrés témoigne d’une intégration par réappropriation plutôt que par effacement.
Conclusion : une trajectoire religieuse sans rupture
Pour Habib Mohammed Hassen, l’histoire religieuse des Afars s’inscrit dans un continuum de longue durée, au sein duquel l’islam ne se substitue pas aux structures antérieures mais les reconfigure progressivement. Cette lecture permet de dépasser les oppositions réductrices entre préislamique et islamique, en montrant que les Afars ont intégré l’islam à partir de cadres religieux, sociaux et symboliques déjà constitués.
Pour Afar Times, cette lecture constitue une base solide pour penser l’identité afar comme le produit d’une histoire longue, faite de circulations, d’adaptations et de continuités, au croisement de la religion, de la culture et du politique.


