
De la clandestinité révolutionnaire à la diplomatie d’État
Le parcours d’Ali Sayyid Abdallah s’inscrit au cœur de l’histoire politique érythréenne, des réseaux militants clandestins des années 1960 à la consolidation de l’appareil d’État. Né en septembre 1949 à Harena, en Dankalia, il appartient à cette génération façonnée par la disparition progressive de l’autonomie érythréenne puis par la guerre de libération, pour laquelle l’engagement politique n’a jamais été dissociable de l’expérience de vie.
Très tôt engagé comme activiste étudiant, Ali Sayyid Abdallah rejoint les réseaux clandestins du Front de libération de l’Érythrée. En 1966, face au durcissement de la répression, il passe au maquis. L’année suivante marque un tournant décisif dans sa formation révolutionnaire. Il bénéficie d’un cycle complet d’instruction militaire au Yémen, au Liban et en Syrie, complété par une formation de commando auprès de l’Organisation de libération de la Palestine. Cette immersion au sein des réseaux révolutionnaires moyen-orientaux renforce une culture politique où la discipline, la clandestinité et l’action directe occupent une place centrale. Ali Sayyid Abdallah était resté proche de ses amis d’enfance et d’adolescence de Herguigo, un village de la côte septentrionale de la mer Rouge. Dans les différents départements ministériels qu’il eut à diriger, la seule photo sur son bureau était celle de son ami d’enfance, Hassan Mohammed Amir Naib, tué en 1977 lors d’une opération contre une base navale éthiopienne. Le martyr était aussi l’un de ses compagnons lors de l’opération de Karachi.
C’est dans ce contexte qu’il devient membre de Mejmou’at al-ᶜEqab, le commando suicide. À ce titre, il dirige l’opération menée le 16 juin 1969 à l’aéroport de Karachi, qui se solde par la destruction d’un Boeing 707 de Ethiopian Airlines. L’opération, hautement symbolique, vise à internationaliser la cause érythréenne. À l’issue de l’action, Ali Sayyid Abdallah et les membres de son groupe se rendent aux forces de sécurité pakistanaises. Condamnés à quatorze années de prison ferme, ils sont finalement libérés après onze mois de détention, à la faveur d’interventions diplomatiques et de médiations politiques.

À sa libération, Ali Sayyid Abdallah rejoint Aden, où il intègre l’un des groupes dissidents du Front de libération de l’Érythrée. Ces dissidences convergent rapidement pour former les Forces populaires de libération, au sein desquelles il devient l’un des principaux responsables militaires. Cette séquence marque son inscription durable dans le courant qui va structurer la future direction politico-militaire du mouvement.
Membre fondateur du Front populaire de libération de l’Érythrée, il est élu au premier Bureau politique lors du congrès constitutif de janvier 1977, puis réélu en 1987. Parallèlement à ses responsabilités politiques, il exerce des fonctions militaires de premier plan. En 1977, il prend le commandement du front de Nakfa. À ce poste, il lui est attribué un rôle central dans la libération de la ville et dans la résistance victorieuse face à six mois d’offensives éthiopiennes, épisode fondateur du récit national érythréen.
Cumulativement, Ali Sayyid Abdallah occupe plusieurs positions stratégiques au sein de l’appareil du FPLE. Il dirige Halewa Serwa, la garde révolutionnaire, supervise le service des Renseignements et, à partir de 1987, devient responsable des relations extérieures. Dans cette dernière fonction, il conduit la délégation du FPLE lors des pourparlers avec le gouvernement éthiopien organisés sous l’égide des États-Unis à la fin des années 1980, puis en 1990 et en 1991. Ces négociations, bien que limitées, placent Ali Sayyid Abdallah au cœur de la transition entre lutte armée et reconnaissance internationale.
Dans le même temps, il continue d’assumer des responsabilités militaires en siégeant au sein d’un état-major restreint, composé des membres du Bureau politique et placé sous l’autorité du secrétaire général Issayas Afeworki. Cet état-major comprend également Sebhat Efrem, Petros Solomon et Mesfin Hagos, constituant le noyau dur de la direction politico-militaire de la révolution à la veille de l’indépendance.
Après l’indépendance de l’Érythrée, Ali Sayyid Abdallah intègre sans rupture l’appareil étatique. Il exerce successivement les fonctions de ministre de l’Intérieur, puis de la Défense, avant d’être nommé ministre du Commerce et de l’Industrie. En 2001, dans un contexte de fortes tensions internes au pouvoir, il est nommé ministre des Affaires étrangères. Il devient alors l’un des visages centraux de la diplomatie érythréenne, chargé de défendre la ligne officielle du régime sur la scène internationale, notamment sur le dossier du contentieux frontalier avec l’Éthiopie.
Ali Sayyid Abdallah décède le 28 août 2005 des suites d’une crise cardiaque. En hommage, le gouvernement érythréen décrète un deuil national de trois jours. Sa disparition met fin au parcours d’un homme dont l’itinéraire résume, à bien des égards, la continuité entre l’univers mental de la révolution armée et la configuration du pouvoir érythréen post-indépendance.
Figure respectée par ses partisans pour sa constance, sa loyauté et son refus du renoncement, critiquée par ses détracteurs pour son inflexibilité et son rôle dans la fermeture politique du pays, Ali Sayyid Abdallah demeure l’un des acteurs les plus révélateurs de la difficulté, pour la génération fondatrice, de transformer une victoire militaire en un ordre politique durablement ouvert.




