
Tiré de l’ouvrage d’Aramis Houmed Soulé, Les Afar, la révolution éthiopienne et le régime du Derg (1974-1991), ce texte restitue au plus près des sources la manière dont la révolution éthiopienne a été vécue, interprétée et affrontée dans les territoires afar. À travers le cas de l’Awsa et de la vallée de l’Awash, il montre comment une crise foncière se transforme en choc politique, puis en basculement militaire, jusqu’à peser sur l’équilibre national.
Dans la genèse du nationalisme afar
L’intensification du sentiment identitaire afar s’inscrit dans un moment charnière de l’histoire éthiopienne, lorsque l’ordre impérial commence à se fissurer sous l’effet des crises sociales et des contestations politiques. Le conflit opposant les Afar, conduits par le sultan Ali Mirah Hanfare, à l’Awash Valley Authority dépasse rapidement le cadre d’un litige foncier. Il agit comme un révélateur de la marginalisation structurelle des populations afar et accélère leur politisation.
Formé aux sciences politiques aux États-Unis, Hanfaré Ali Mirah perçoit très tôt que le régime impérial entre dans une phase terminale. Cette lecture est partagée par une nouvelle génération de militants du Mouvement pour le regroupement des Afar, qui voient dans l’affaiblissement du centre impérial une occasion de redéfinir les rapports de pouvoir. Le sultanat d’Awsa, intégré à l’Empire depuis 1944 tout en conservant une autonomie de fait, se trouve ainsi directement exposé aux recompositions politiques à venir.
À mesure que la chute de la monarchie devient probable, un consensus se forme parmi les acteurs afar sur la nécessité de s’y préparer. Ce consensus dissimule toutefois une fracture entre une jeunesse militante favorable à une transformation rapide et des autorités traditionnelles attachées à une adaptation plus graduelle.

Le congrès pan-afar de Berlin et la naissance d’un projet politico-militaire
Le congrès pan-afar de Berlin, tenu du 13 au 16 août 1974, constitue un moment fondateur dans la structuration du nationalisme afar contemporain. Organisé par la section allemande du Mouvement pour le regroupement des Afar, il réunit des militants venus d’Addis-Ababa, de Djibouti, du Caire, de Paris et de Munich autour de figures centrales de la diaspora militante.
Les travaux du congrès débouchent sur trois orientations stratégiques majeures. La première consiste à créer une organisation révolutionnaire afar à vocation politico-militaire, appelée à s’allier au sultan d’Awsa dans sa confrontation croissante avec le pouvoir central. Cette alliance est pensée selon le modèle du front national uni, permettant une coordination politique et militaire tout en préservant l’autonomie des partenaires.
La deuxième orientation concerne le Territoire français des Afars et des Issas, où les associations militantes sont appelées à s’engager dans un mouvement révolutionnaire visant la décolonisation et l’indépendance. La troisième élargit le cadre de lutte à l’Érythrée, où les Afar sont invités à défendre leurs droits au sein des mouvements de libération existants.
Afin de traduire ces orientations en actes, une structure organisationnelle est mise en place et Hanfaré Ali Mirah est désigné président du comité exécutif provisoire. Dès septembre 1974, une soixantaine de jeunes militants sont envoyés en Somalie pour une formation militaire et politique, contribuant à l’émergence d’une culture nationale afar modernisée.
Le congrès de Berlin apparaît ainsi comme l’acte de naissance d’un projet national afar structuré, articulant organisation politique, militarisation et stratégie régionale.

De la politisation à la militarisation progressive
À la suite du congrès, le Mouvement national de libération afar (MNLA) prend forme et élabore un programme inspiré du marxisme tiers-mondiste alors dominant dans les milieux révolutionnaires de la Corne de l’Afrique. Le mouvement développe une lecture critique de la révolution de 1974, qu’il considère comme confisquée par la junte militaire.
Si la chute de l’ordre impérial a ouvert un espace de mobilisation inédit, la prise de pouvoir par les militaires est perçue comme une reconduction de l’ancien État sous des slogans nouveaux. Le programme du MNLA revendique l’établissement d’une autonomie politique afar au sein d’une union des nationalités éthiopiennes, la maîtrise locale des ressources et la redistribution des terres.
Cependant, une divergence stratégique apparaît rapidement. Les jeunes militants issus de l’ancien MRA plaident pour un déclenchement rapide de la lutte armée, tandis que Hanfaré Ali Mirah privilégie une approche plus graduelle combinant démarches politiques et recours aux armes en dernier ressort.
Dissidence et rébellion contre la junte militaire
La rupture avec le Derg devient inévitable lorsque les tensions politiques se transforment en affrontement armé. En 1975, les partisans du sultan déclenchent des attaques coordonnées contre plusieurs positions militaires dans l’Awsa. Face à la supériorité militaire de l’armée éthiopienne, les insurgés abandonnent les localités et basculent vers la guérilla. La répression qui s’abat sur les zones afar contribue paradoxalement à élargir la base sociale de la rébellion.
La stratégie des insurgés se concentre rapidement sur l’axe stratégique reliant Addis-Abeba au port d’Assab. En ciblant les infrastructures et les convois, la guérilla ne frappe pas seulement une route stratégique. Elle affecte directement le fonctionnement de l’économie nationale.
Recompositions et ralliement au pouvoir révolutionnaire
Au sein du mouvement afar, les divergences s’accentuent entre les cadres révolutionnaires du MNLA et les partisans de la ligne sultanienne. Les premiers plaident pour une organisation politique structurée et une direction élue, tandis que la famille du sultan revendique son autorité politique et sociale. Face au risque d’un affrontement interne, l’aile militaire du MNLA choisit finalement de se replier à Djibouti afin de préserver ses forces et de redéfinir ses alliances.
La proclamation par le Derg, en 1976, du programme de la Révolution nationale démocratique modifie cependant la donne. En reconnaissant le droit des nationalités à l’autodétermination et à l’autonomie régionale, ce texte touche au cœur des revendications du MNLA. Une partie de ses dirigeants décide alors de regagner l’Éthiopie afin de défendre l’autonomie afar au sein même du nouvel ordre révolutionnaire, dans une logique de soutien critique.
Parallèlement, le Front de libération afar poursuit la lutte armée. Son organisation se structure progressivement autour des réseaux liés au sultanat, mais sa capacité d’action dépend largement de soutiens extérieurs inscrits dans les recompositions géopolitiques de la Corne de l’Afrique et de la péninsule Arabique.
Ces appuis permettent au mouvement de maintenir une capacité de résistance, tout en révélant la fragilité d’une rébellion dépendante d’alliances régionales fluctuantes.
Un moment fondateur dans les recompositions de l’État
Le parcours historiquedu mouvement national afar durant la révolution éthiopienne ne peut être réduit à un simple contrecoup de la chute de l’ordre impérial. Il s’inscrit dans une reconfiguration profonde des rapports entre pouvoir central, territoires et communautés politiques.
En revendiquant dès les années 1970 l’autonomie territoriale, la reconnaissance politique des nationalités et la maîtrise locale des ressources, les militants afar contribuent à formuler une réflexion structurée sur la forme de l’État éthiopien.
La période révolutionnaire apparaît ainsi comme l’un des laboratoires politiques de l’Éthiopie contemporaine. Les formes de mobilisation et les revendications élaborées durant cette période continuent d’alimenter les débats actuels sur l’autonomie régionale, l’équilibre entre pouvoir central et territoires et la reconnaissance politique des nationalités.



