
Engagé aux côtés des forces tigréennes dans les récents combats, le Front révolutionnaire d’unité nationale afar, connu sous le nom d’Ugugumo, entend renverser le pouvoir d’Abiy Ahmed et défendre l’autodétermination des Afars. Derrière cette alliance se trouve notamment Ibrahim Osman Aliyu, un ancien responsable régional passé dans le giron de la rébellion après sa rupture avec les autorités en 2025.
L’engagement des combattants de l’Afar National Unity Revolutionary Front (ANURF)aux côtés des forces tigréennes interroge, tant les relations des mouvements afars avec le TPLF ont été marquées par une succession d’affrontements et d’alliances de circonstance. Signifiant « Révolution », Ugugumo désigne une tradition de résistance afare née à la fin des années 1970, puis associée à l’ARDUF (Afar Revolutionary Democratic Unity Front), constitué en 1993. Après des années de lutte armée, ce dernier accueille favorablement, en 2018, l’appel à la réconciliation d’Abiy Ahmed et engage des négociations avec le gouvernement fédéral.
L’ANURF en revendique aujourd’hui l’héritage, mais le nom d’Ugugumo recouvre plusieurs branches dont les dirigeants et les alliances ont varié au fil du temps. S’en réclamer ne suffit donc pas à établir une continuité politique ou encore à donner au mouvement actuel la légitimité de ses prédécesseurs.
Aliyu : du pouvoir régional à la contestation armée
À la tête du mouvement se trouve Ibrahim Osman Aliyu, également appelé Haji Ibrahim. Ancien responsable régional et proche d’Awel Arba, il a participé aux combats de 2020 -2022 contre les forces tigréennes sur le front nord et sur le front sud contre les forces de la coalition somalie-issa. Au printemps 2025, il quitte la région pour l’Érythrée après des différends avec les autorités régionales et fédérales. Africa Intelligence rapporte alors cette défection dans le contexte des tensions autour de la question somali-issa.
Cette rupture débouche sur un projet à deux dimensions : renverser le pouvoir fédéral et défendre les droits politiques et territoriaux des Afars. Dans son communiqué du 26 septembre 2026, l’ANURF affirme vouloir remplacer le gouvernement du Parti de la prospérité par un exécutif fédéral de transition inclusif. Il invoque le respect de la Constitution, l’égalité devant la loi, la participation démocratique et la responsabilité des gouvernants. À l’échelle afare, il revendique l’autodétermination et la préservation de l’intégrité territoriale des terres afares.
Le mouvement nourrit également son opposition de griefs régionaux. Dans les déclarations rapportées en 2025, il accuse les autorités de marginaliser les Afars dans les conflits territoriaux avec les Somalis-Issas et d’entretenir la corruption et les divisions claniques. Il conteste aussi la politique d’accès à la mer Rouge d’Abiy Ahmed, estimant qu’elle risque de transformer les territoires afars en champ de bataille et d’opposer les Afars de part et d’autre de la frontière érythréenne. Ces accusations ne suffisent toutefois pas à expliquer le choix de la lutte armée. En dénonçant le risque de voir l’Afar devenir un champ de bataille, le mouvement se heurte à une contradiction : ses propres opérations contribuent à y ramener la guerre.
L’alliance avec le TPLF à l’épreuve du terrain
L’alliance avec le TPLF s’inscrit dans cette volonté de combattre le pouvoir fédéral. L’ANURF affirme appartenir à l’Alliance pour la survie de l’Éthiopie, une coalition antigouvernementale dont il entend soutenir les actions militaires et politiques. Les opérations conjointes de septembre donnent à ce rapprochement une réalité militaire, mais ses contreparties politiques restent peu lisibles. Les documents consultés précisent l’objectif de combattre le gouvernement fédéral, sans présenter d’accord de réconciliation ni de garanties répondant aux différends historiques entre les mouvements afars et le TPLF. Aliyu engage ainsi ses combattants auprès d’un ancien adversaire sans avoir publiquement démontré ce que les Afars obtiendraient de cette alliance.
Les premières avancées des insurgés ont rapidement cédé la place au recul. Abala, Erebti et Megale ont été reprises par les forces gouvernementales et leurs alliés, mettant en échec leur implantation dans ces localités afares. La contre-offensive s’est poursuivie jusqu’à Mekelle, capitale du Tigré, désormais sous contrôle des forces fédérales et des Tigray Peace Forces. Les gains territoriaux de septembre n’ont donc pas constitué une assise durable.
Ce recul révèle aussi les fragilités du partenaire choisi par Aliyu. Le TPLF aborde cette nouvelle confrontation profondément divisé : l’aile engagée dans la guerre ne rassemble plus l’ensemble des forces tigréennes, dont une partie combat désormais aux côtés du gouvernement fédéral. Ces fractures réduisent sa capacité de résistance et rendent son pari militaire particulièrement incertain.
Un lourd passif que le rapprochement ne peut effacer
Mais la difficulté d’Aliyu est aussi politique. Son rapprochement avec Asmara, dont NewsAddis rapporte le soutien à la réorganisation de son mouvement, puis son alliance avec le TPLF mettent à l’épreuve son discours d’émancipation. Les sources consultées ne permettent pas de préciser les montants d’un financement érythréen ni l’étendue des livraisons d’armes. Elles font néanmoins apparaître une convergence avec des acteurs dont les relations avec les Afars restent lourdement chargées.
Un rapport du Rift Valley Institute décrit comment, sous l’EPRDF dominé par le TPLF, l’autonomie afare s’accompagnait d’une subordination politique et d’une forte emprise économique. Les offensives tigréennes pendant la guerre de 2020-2022 ont approfondi cette défiance, notamment avec le massacre de Gali Koma, en août 2021. La Commission éthiopienne des droits de l’homme y a documenté la mort de 107 civils, dont 27 enfants, tués par les forces tigréennes.
À la lumière de ce passé, les critiques d’Aliyu contre le pouvoir régional ne suffisent pas à rendre son choix d’alliance convaincant. Même un renversement du gouvernement fédéral, bien qu’à ce stade illusoire, ne résoudrait pas cette contradiction : pourquoi le mouvement du TPLF qui a longtemps tenu l’Afar sous tutelle deviendrait-il soudain le garant de son émancipation ? Aliyu n’a démontré ni une influence comparable à celle de l’ancien Ugugumo ni sa capacité à empêcher une nouvelle domination. En engageant ses combattants dans un pari hasardeux, il risque de faire payer aux Afars le prix d’une alliance qui, loin de renforcer leur autonomie, pourrait les placer dans une nouvelle dépendance.




