Dankaliya : au-delà d’Assab, la question de la réunification afare

La recherche d’un accès à la mer Rouge par l’Éthiopie rejoint une question ancienne : celle de l’unité des Afars répartis entre l’Éthiopie et l’Érythrée. Portée dès 1991 par le sultan Ali Mirah, la perspective d’une réunification dans le cadre éthiopien engage le devenir des terres ancestrales et les droits de populations confrontées à des persécutions documentées.

Le sultan Ali Mirah avec Haïlé Sélassié et le prince héritier Asfaw Wossen lors d’une visite à Tendaho.
Source : Aramis Houmed Soulé, Les Afar, la révolution éthiopienne et le régime du Derg (1974-1991)

La place accordée à Assab dans le débat éthiopien ne recouvre qu’une partie des revendications afares. Dans une tribune publiée en mars 2025, l’auteur afar Ibrahim Ahmed Yasin replace le port dans un espace historique s’étendant jusqu’à Massaoua et comprenant l’archipel des Dahlak. Il avertit qu’une solution limitée à Assab risquerait d’accentuer la fragmentation des terres afares. Cette réflexion renvoie à une interrogation plus ancienne : quelle place accorder aux aspirations des populations afares dans les décisions qui déterminent leur appartenance politique et le devenir de leurs territoires ?

Une revendication d’unité formulée dès 1991

Ce souci de préserver l’unité des terres afares trouve un précédent dans les positions défendues par le sultan Ali Mirah à la veille de l’indépendance érythréenne. Le 8 août 1991, le Christian Science Monitor rapportait que le sultan Ali Mirah demandait une consultation permettant aux Afars d’Éthiopie et d’Érythrée de choisir leur réunification dans une région autonome au sein de l’Éthiopie. Isaias Afwerki refusait qu’une partie du territoire revendiqué par les indépendantistes érythréens puisse s’en détacher.

Deux conceptions de l’autodétermination s’opposaient : celle des dirigeants érythréens, fondée sur les frontières héritées de la colonisation, et celle du sultan, attachée à l’unité afare. En 1993, les habitants de la Dankaliya ont participé au référendum et largement voté pour l’indépendance. Mais aucun choix distinct ne leur était proposé concernant une autonomie de leur territoire ou une réunification avec les Afars d’Éthiopie. La demande d’Ali Mirah n’a donc pas fait l’objet d’une consultation spécifique.

Le rattachement à l’Éthiopie ne constitue toutefois pas l’unique orientation afare. Réunie à Semera en décembre 2025, une conférence comprenant notamment le RSADO et l’EANC a réclamé une autonomie de la Dankaliya dans une Érythrée fédérale, avec une autorité réelle sur les terres et les ressources, tout en préservant les liens avec les Afars d’Éthiopie et de Djibouti.

Les territoires afars dans une perspective de réunification.

Des persécutions documentées

Ces revendications prennent une dimension concrète au regard des violations subies en Érythrée. En 2016, la Commission d’enquête des Nations unies sur l’Erythrée a conclu à l’existence de motifs raisonnables de croire que des crimes contre l’humanité avaient été commis, identifiant notamment des persécutions contre les Afars et les Kunama.

Le rapport de 2023 du Rapporteur spécial Mohamed Abdelsalam Babiker documente des discriminations, arrestations arbitraires, disparitions et restrictions aux activités traditionnelles. Il rapporte notamment l’arrestation de 80 à 100 pêcheurs afars, le 28 août 2022, par la marine érythréenne et la saisie de leurs embarcations. Il relève aussi des violations de leur droit au consentement concernant l’exploitation de leurs terres. L’IWGIA, organisation internationale de défense des droits des peuples autochtones, fait également état de ces persécutions dans son rapport annuel The Indigenous World 2026.

Les perspectives du cadre éthiopien

Dans ce contexte, la perspective d’une réunification avec la région Afar trouve un point d’appui dans les institutions éthiopiennes. Les Afars disposent déjà d’un État régional, d’organes de gouvernement et d’une reconnaissance constitutionnelle de leur identité et de leurs droits linguistiques. Un rattachement de la Dankaliya pourrait s’inscrire dans ce cadre et renforcer leur place au sein de la fédération.

Son potentiel économique serait également important. Le développement d’Assab, de Ti’o et d’Edd, soutenu par des infrastructures de transport et des activités logistiques, pourrait faire de la région Afar un pôle majeur des échanges éthiopiens.

Une réunification avec la région Afar pourrait ainsi prolonger l’aspiration portée par Ali Mirah : rapprocher les communautés séparées, renforcer leur poids au sein de la fédération éthiopienne et leur permettre de bénéficier du développement de leur littoral.

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