
Le sommet quadripartite organisé le 4 octobre à El-Alamein, en Égypte, a réuni les dirigeants égyptien Abdel Fattah al-Sissi, érythréen Isaias Afwerki, somalien Hassan Sheikh Mohamud et soudanais Abdel Fattah al-Burhan, dans un contexte de tensions croissantes entre l’Éthiopie et l’Érythrée. Les quatre dirigeants ont adopté une déclaration commune portant notamment sur la souveraineté des États, la sécurité de la mer Rouge et la gestion des eaux du Nil, révélant une convergence diplomatique fondée sur des intérêts stratégiques distincts.
Sans mentionner explicitement l’Éthiopie, plusieurs dispositions de cette déclaration font écho aux différends qui l’opposent à ses voisins. Se pose alors la question de savoir si ces pays partagent un objectif commun face à Addis-Abeba ou si leur rapprochement avec Asmara répond avant tout à des intérêts qui leur sont propres.

L’Égypte, le Nil et la mer Rouge au cœur du rapprochement
Les relations entre Le Caire et Addis-Abeba restent profondément marquées par le différend relatif au Grand barrage de la Renaissance, construit par l’Éthiopie sur le Nil Bleu. L’Égypte, fortement dépendante des eaux du Nil, réclame un accord garantissant une gestion concertée du barrage, particulièrement durant les périodes de sécheresse. Addis-Abeba défend pour sa part son droit à exploiter ses ressources hydriques pour son développement.
À ce différend sur le Nil s’ajoutent désormais les ambitions maritimes de l’Éthiopie, réaffirmées par le Premier ministre Abiy Ahmed, qui alimentent les rivalités régionales autour de l’accès à la mer Rouge, notamment à travers les ports érythréens.
Dans ce contexte, l’Érythrée représente un partenaire stratégique pour l’Égypte. Sa position géographique, son littoral et ses relations difficiles avec Addis-Abeba offrent au Caire un point de convergence diplomatique sur deux dossiers majeurs : le Nil et la sécurité maritime.
Le 3 octobre, à l’occasion d’une rencontre avec Isaias Afwerki, Abdel Fattah al-Sissi a réaffirmé le plein soutien de l’Égypte à la sécurité, à la stabilité et à l’intégrité territoriale de l’Érythrée. Le 8 octobre, le président égyptien a réaffirmé son opposition à toute initiative visant à garantir à l’Éthiopie un accès à la mer Rouge au détriment de la souveraineté et de l’intégrité territoriale des États riverains.
Le Soudan, une coopération dictée par la guerre et la sécurité
Le rapprochement entre Khartoum et Asmara répond à une logique sensiblement différente. Depuis le déclenchement de la guerre civile soudanaise en avril 2023, les relations entre l’Érythrée et les Forces armées soudanaises du général Abdel Fattah al-Burhan se sont considérablement renforcées.
L’Érythrée a apporté son soutien au camp de l’armée soudanaise. Des informations documentées par le centre de recherche Chatham House font notamment état de l’accueil et de la formation, en territoire érythréen, de milices alliées aux forces régulières soudanaises.
Cette coopération s’est également traduite par une intensification des contacts au plus haut niveau. Le 4 septembre 2026, Abdel Fattah al-Burhan s’est rendu à Asmara pour sa deuxième visite en moins de deux mois. Les discussions avec Isaias Afwerki ont notamment porté sur le renforcement de la coopération et de la coordination bilatérale.
Les relations entre Khartoum et Addis-Abeba se sont également dégradées sur fond de guerre civile soudanaise. Le Soudan accuse l’Éthiopie de soutenir les Forces de soutien rapide (FSR), notamment en facilitant leur entraînement et leur approvisionnement depuis son territoire, ce qu’Addis-Abeba conteste. De son côté, l’Éthiopie accuse l’armée soudanaise de soutenir des groupes armés opposés au gouvernement d’Abiy Ahmed, des accusations que Khartoum dément.
À ces tensions s’ajoutent les désaccords historiques concernant la zone frontalière d’Al-Fashaga et la gestion des eaux du Nil.
La Somalie, un équilibre délicat entre Asmara et Addis-Abeba
La position somalienne apparaît plus nuancée. Le rapprochement de Mogadiscio avec l’Érythrée et l’Égypte s’était notamment accéléré après la signature, en janvier 2024, d’un mémorandum entre l’Éthiopie et le Somaliland, territoire dont la Somalie conteste l’indépendance.
Cet accord, portant sur l’accès éthiopien à la mer et ouvrant la perspective d’une reconnaissance du Somaliland, avait provoqué une importante crise diplomatique.
Toutefois, la déclaration d’Ankara, signée le 11 décembre 2024 sous médiation turque, a permis d’engager une normalisation. L’Éthiopie et la Somalie ont réaffirmé leur respect mutuel de la souveraineté et de l’intégrité territoriale, tout en convenant de rechercher des arrangements commerciaux permettant un accès éthiopien à la mer sous souveraineté somalienne.
Ce rapprochement s’est poursuivi. Le 29 septembre 2026, quelques jours avant le sommet d’El-Alamein, le président somalien Hassan Sheikh Mohamud rencontrait Abiy Ahmed à Addis-Abeba pour discuter de coopération bilatérale et de sécurité régionale.
Le 11 octobre, le vice-ministre somalien des Affaires étrangères, Hassan Mohamed Ali Nadaara, a réaffirmé auprès de BBC News Somali la neutralité de son pays dans les tensions entre l’Éthiopie et l’Érythrée, soulignant l’absence de différend avec Addis-Abeba et le maintien de la coopération militaire entre les deux pays.
Cette clarification révèle les limites de l’alignement diplomatique de Mogadiscio. La Somalie entend préserver ses relations avec Asmara et Le Caire, tout en évitant de compromettre sa coopération sécuritaire avec l’Éthiopie, essentielle dans la lutte contre les groupes armés, notamment Al-Shabaab.
Une convergence diplomatique aux implications militaires incertaines
Le sommet d’El-Alamein marque donc un renforcement de la coordination régionale. Sa déclaration finale défend une gouvernance de la mer Rouge réservée aux États riverains, s’oppose aux mesures unilatérales concernant le Nil et réaffirme l’intégrité territoriale de la Somalie. Autant de positions qui accentuent la pression diplomatique sur Addis-Abeba.
Cette concertation diplomatique intervient alors que l’escalade des tensions entre Addis-Abeba et Asmara fait craindre une confrontation militaire imminente entre les deux pays.
Et, si une guerre venait à éclater entre l’Éthiopie et l’Érythrée, ce rapprochement ne se traduirait pas nécessairement par une intervention militaire directe des pays concernés. Des formes de soutien indirect, notamment en matière d’armement, de formation ou d’assistance logistique, ne peuvent toutefois être exclues. Leurs intérêts demeurent distincts : l’Égypte défend ses intérêts hydriques et maritimes, le Soudan ses impératifs sécuritaires, tandis que la Somalie cherche à préserver sa souveraineté et ses relations avec Addis-Abeba.




