Sur les rives du lac Abhé, des millénaires d’histoire humaine

Le saviez-vous ? Il y a plus de 4 000 ans, des communautés vivant dans le sud-ouest de Djibouti associaient déjà la pêche, la chasse et l’élevage. Autour du lac Abhé, alors plus étendu qu’aujourd’hui, elles ont laissé des poteries, des outils et des sépultures qui permettent de reconstituer leur quotidien. Depuis les années 1980, les recherches franco-djiboutiennes révèlent progressivement la richesse de ce patrimoine préhistorique et son importance pour comprendre les sociétés anciennes de la Corne de l’Afrique.

Le site d’Antakari 3 en cours de fouille, dans le bassin du Gobaad. © Jessie Cauliez.

Dans la région de Dikhil, les étendues aujourd’hui arides du Gobaad ont connu des paysages bien différents. À certaines périodes, le lac Abhé recouvrait une superficie beaucoup plus importante, offrant aux populations des ressources abondantes pour pêcher, chasser et cueillir. Plus d’une centaine de sites archéologiques sont recensés dans ce bassin : un ensemble précieux pour comprendre comment les communautés humaines ont occupé cet espace et adapté leurs activités aux variations du lac.

Une étape décisive des recherches intervient en 1982 avec la découverte archéologique d’Asa Koma, une butte volcanique située près d’As Eyla. Un premier sondage est réalisé en 1984, puis plusieurs campagnes de fouilles sont conduites sous la direction des préhistoriens français Roger Joussaume, chercheur au CNRS, puis Xavier Gutherz, professeur à l’université Paul-Valéry Montpellier 3. Les résultats alimentent un programme, consacré aux « Premières sociétés de production dans la Corne de l’Afrique », qui étudie notamment les débuts de l’élevage dans la région.

Cette recherche repose sur une coopération scientifique franco-djiboutienne, associant notamment l’Institut de recherches archéologiques et historiques du CERD, le CNRS et des équipes universitaires françaises. Créée en 1984, la mission poursuit ses recherches sous la direction de Jessie Cauliez, préhistorienne au CNRS, qui en a pris la tête en 2013.

Ces recherches ont notamment permis de reconstituer, à Asa Koma, le quotidien de populations qui vivaient il y a environ 4 000 à 4 500 ans. Poteries, outils de pierre, parures et restes animaux renseignent sur leurs activités. L’étude des ossements permet en particulier d’identifier les espèces consommées et de comprendre la place respective de la pêche, de la chasse et de l’élevage dans leur alimentation.

« Les poissons constituent de loin la ressource alimentaire la plus importante », écrivent Lucie Coudert et ses collègues dans une étude publiée en 2018 dans Quaternary International – traduction de l’anglais. Les bovins domestiques étaient également présents, mais la pêche demeurait centrale. L’intérêt du site réside précisément dans cette coexistence : l’apparition de l’élevage n’efface pas les pratiques anciennes, elle élargit les moyens de subsistance. À Wakrita, site voisin fouillé en 2005, les chercheurs retrouvent cette association entre pêche, élevage bovin et élevage de caprinés, ainsi qu’une abondante production de poteries.

Céramique du style d’Hara Idé – Photo et Dao J.-M. Pène

Des vestiges qui éclairent le peuplement et les rites funéraires

Les découvertes concernent aussi des populations beaucoup plus anciennes. Hara Idé 3, découvert en 2003 et fouillé jusqu’en 2005, a livré plusieurs centaines de fragments humains. Les premières études ont permis d’identifier les restes de sept individus, adultes et enfants. Les retours sur le terrain à partir de 2016, puis la réouverture du chantier en 2019, ont enrichi les données et précisé la chronologie. La fiche scientifique du site situe sa première occupation entre 16000 et 11500 avant notre ère. Ces vestiges humains sont particulièrement précieux pour comprendre le peuplement ancien de la Corne de l’Afrique, où les restes de cette période sont rares.

Pour une période plus récente, le site d’Antakari 3 éclaire les pratiques funéraires des premières communautés d’éleveurs. Repérée par les archéologues en 2006, son imposante plateforme de basalte recouvre une nécropole utilisée entre 2800 et 2500 avant notre ère, où près de 300 personnes ont été inhumées. La plateforme atteint 17 mètres de diamètre et les chercheurs estiment à environ 250 tonnes le sable transporté pour aménager le tertre funéraire. « L’installation de cette nécropole a nécessité un investissement technique et logistique important », souligne la présentation scientifique du site. Les poteries et les parures accompagnant les défunts renseignent également sur les rites entourant leur inhumation.

Des activités quotidiennes aux rites funéraires, les vestiges du Gobaad révèlent la diversité des sociétés préhistoriques qui ont vécu dans la région. Leur étude permet de comprendre comment ces populations se nourrissaient, organisaient leur vie collective et s’adaptaient aux transformations de leur environnement. Ce patrimoine fait de Djibouti un terrain précieux pour éclairer l’histoire ancienne de la Corne de l’Afrique.

Pour aller plus loin : Asa Koma, site néolithique dans le bassin du Gobaad (République de Djibouti), ouvrage collectif dirigé par Xavier Gutherz, Presses universitaires de la Méditerranée, 2017.

Défiler vers le haut