Assab, 1869 : des premiers traités à la colonisation italienne du littoral de la mer Rouge

Pêcheurs sur le littoral d’Assab, avec le mont Ganga en arrière-plan. Gravure publiée dans L’Illustrazione Italiana en 1885.

Au XIXe siècle, la baie d’Assab, située sur la côte africaine de la mer Rouge, présente un intérêt stratégique croissant pour les puissances européennes. L’ouverture du canal de Suez en novembre 1869, qui facilite considérablement les échanges maritimes entre l’Europe et l’Asie, renforce l’importance de cette région. Dans ce contexte, l’Italie, récemment unifiée et désireuse de développer sa présence commerciale sur les grandes routes maritimes, s’intéresse à Assab comme point d’appui potentiel pour ses navires.

Le 15 novembre 1869, Giuseppe Sapeto, ancien missionnaire et explorateur italien, signe une première convention avec le sultan Ibrahim ben Ahmad et son frère Hassan ben Ahmad. L’accord, présenté dans le texte italien comme une vente territoriale, porte sur une étendue située entre le mont Ganga et le cap Lumah, pour une somme de 6000 thalers de Marie-Thérèse. Le 11 mars 1870, une seconde convention est conclue avec les mêmes dirigeants et Abdallah Chehem, dont l’autorité s’étendait sur la baie voisine de Buia, non comprise dans le premier accord. Cette nouvelle convention élargit le territoire concerné et prévoit une contrepartie de 8100 thalers. Le texte italien reconnaît également aux acquéreurs le droit de s’y établir et d’y hisser leur drapeau comme signe de souveraineté.

Les archives italiennes présentent ces conventions comme des actes de vente territoriale, une qualification qui ne saurait toutefois être considérée comme une vérité historique incontestable. Selon le droit coutumier afar, les terres relèvent traditionnellement des clans et des communautés, et non de la propriété personnelle des sultans. L’autorité politique de ces derniers ne saurait donc être assimilée à un droit de propriété leur permettant de disposer librement des terres collectives. Les correspondances historiques des dirigeants afars confirment par ailleurs que l’interprétation italienne des accords et l’étendue des droits territoriaux revendiqués faisaient l’objet de contestations explicites.

Le sultan Ibrahim ben Ahmad d’Assab représenté dans un dessin de Giuseppe Maria Giulietti, à la fin du XIXe siècle.

Après ces premiers accords, les Italiens poursuivent leurs négociations avec plusieurs autorités locales afin d’étendre leur implantation autour d’Assab. À partir de 1879, de nouvelles conventions sont conclues notamment avec le sultan Burhan de Rahayto, concernant plusieurs îles de la région.

Le 15 mai 1880, deux actes distincts sont établis avec d’autres dignitaires afars. Le premier concerne l’île de Sennabor et des territoires côtiers, tandis que le second porte sur les localités de Bar-Assoli et Behtah, au nord de Beylul. Ce dernier implique Hassan, Ibrahim et Raghé Ahmad, ainsi que Giuseppe Sapeto, représentant de la compagnie maritime Rubattino.

Les démarches italiennes ne rencontrent toutefois pas partout le même accueil. Selon des archives diplomatiques britanniques de 1880, le chef de Beylul évite à plusieurs reprises les représentants italiens et diffère sa réponse à leur proposition d’acquisition territoriale. Ces négociations se déroulent également dans un contexte de rivalités diplomatiques, les autorités égyptiennes contestant les acquisitions italiennes et revendiquant des droits sur cette partie du littoral de la mer Rouge.

En 1882, la compagnie Rubattino transfère ses droits à l’État italien. Le 5 juillet de la même année, Assab devient officiellement une colonie italienne. L’expansion coloniale se poursuit ensuite vers le nord, le long de la côte de la mer Rouge, avec notamment l’occupation de Massaoua en 1885, puis l’établissement progressif de l’autorité italienne dans d’autres territoires du littoral afar, dont la péninsule de Buri, habitée notamment par les Damohoyta (Dumhoita dans les archives européennes).

Le 1er janvier 1890, les possessions italiennes de la mer Rouge, comprenant les territoires côtiers et une partie des hauts plateaux, sont réunies au sein de la nouvelle colonie d’Érythrée.  Les accords d’Assab de 1869 et 1870 apparaissent ainsi comme les premières étapes d’un processus d’expansion coloniale qui, à travers une succession de conventions territoriales, de rivalités politiques et d’affrontements avec les populations locales, aboutit progressivement à l’établissement de la domination italienne sur une partie croissante du littoral de la mer Rouge.

Sources historiques

  • Massimo Romandini, L’acquisto di Assab, l’esordio del colonialismo italiano, 2005.
  • Ministère italien des Affaires étrangères, Trattati, convenzioni, accordi, protocolli ed altri documenti relativi all’Africa, 1906.
  • Edward Hertslet, The Map of Africa by Treaty, troisième édition, vol. II, 1909, p. 446-447.
  • British Library, Italian Proceedings on the African Coast of the Red Sea, 1881, IOR/L/PS/18/B22a.
  • Werner Munzinger, Journey across the Great Salt Desert from Hanfila to the Foot of the Abyssinian Alps, 1869.
  • Bekele Hundie, Property Rights among Afar Pastoralists of Northeastern Ethiopia, 2006.

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