Selon les résultats définitifs du troisième Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH-3), publiés par l’Institut national de la statistique de Djibouti (INSTAD) en novembre 2025, le pays compte 1 066 809 habitants. Derrière la capitale, qui en concentre 72 %, Ali-Sabieh s’impose comme la première région de l’intérieur avec 76 414 habitants, devant Dikhil (66 196), Tadjourah (60 645), Arta (48 922) et Obock (47 382).
Ce classement étonne quiconque a emprunté la route de Tadjourah à Randa, jalonnée de villages de huttes et de daboyta, puis celle qui relie Ali-Sabieh à Holl-Holl, où les habitations se font rares. Mais une impression de terrain ne fait pas une démonstration. Afar Times a donc confronté les chiffres officiels à leur propre documentation : les vingt-trois volumes publiés par l’INSTAD, soit près de 3 200 pages, le recensement de 2009, l’annuaire statistique du ministère de l’Éducation nationale et les cartes collaboratives. Le résultat est troublant.
Ali-Sabieh, une deuxième place en trompe-l’œil
Le tome 20 du recensement détaille la population de chacune des 1 043 localités du pays. Il révèle que plusieurs « localités » de la région d’Ali-Sabieh n’en sont pas. On y trouve un camp militaire de 3 673 personnes, 3 279 réfugiés recensés à Ali-Sabieh-ville, les camps de Holl-Holl (4 552 personnes) et le centre d’Ali Addeh, qui passe de 804 habitants en 2009 à 12 763 en 2024. L’écart correspond au village de réfugiés voisin.
Compter réfugiés et militaires n’a rien d’irrégulier : les normes internationales imposent de recenser toutes les personnes présentes sur le territoire. Mais l’effet sur le classement est considérable. Une fois ces 23 304 personnes mises de côté, la population civile d’Ali-Sabieh tombe à environ 53 000 habitants. Soit derrière Dikhil et Tadjourah. Une fois les camps de réfugiés et les camps militaires retirés, Ali-Sabieh passe de la première à la troisième place des régions de l’intérieur.

Le recensement se contredit d’ailleurs lui-même. Hors chefs-lieux, centres de sous-préfecture et camps, il dénombre 358 localités rurales et 37 162 habitants dispersés dans la région de Tadjourah, contre 90 localités et 10 233 habitants dans celle d’Ali-Sabieh. Les cartes d’OpenStreetMap racontent la même histoire : 86 villages, hameaux et lieux-dits dans la région de Tadjourah, dont 15 sur le seul axe Tadjourah-Randa, contre 11 dans toute la région d’Ali-Sabieh.

Tadjourah et Obock, des familles qui rétrécissent
Le recensement de 2009 offre un second point de contrôle. Deux grandeurs se mesurent de la même façon aux deux dates : le nombre de ménages et leur taille moyenne.
En quinze ans, le nombre de ménages a environ doublé dans toutes les régions, sauf à Dikhil, où il n’a été multiplié que par 1,6. Or c’est aussi la région où les agents recenseurs ont trouvé le moins de ménages au-delà de ceux repérés par la cartographie préparatoire : 27 % de plus, contre 48 % en moyenne nationale.
Ailleurs, c’est la taille des ménages qui décroche. À Tadjourah, elle passe de 5,6 à 4,5 personnes, soit une baisse de 20 %. À Obock, de 5,9 à 4,8. Dans le même temps, elle reste stable à Ali-Sabieh et dans la capitale, et progresse même à Arta.

Comment expliquer qu’en quinze ans, chaque famille de Tadjourah ait perdu plus d’une personne, quand celles d’Ali-Sabieh n’ont pas bougé ? Aucune évolution démographique n’agit aussi vite, ni de façon aussi sélective. L’explication la plus simple est celle de membres de ménage non déclarés ou non comptés. Si l’on appliquait à Tadjourah la taille des ménages de 2009, et à Dikhil le rythme de croissance des autres régions, chacune gagnerait entre 14 000 et 17 000 habitants.
Les écoles, un contre-test indépendant
L’annuaire statistique 2023-2024 du ministère de l’Éducation nationale recense les élèves inscrits dans chaque école primaire. Le recensement, lui, a demandé à chaque ménage si ses enfants étaient scolarisés. La comparaison livre deux enseignements.
Le premier concerne l’ensemble du pays : le recensement compte 101 040 élèves du primaire, contre 73 714 inscrits selon le ministère. Soit 37 % de plus, et 49 % de plus à Djibouti-ville. L’une des deux sources a un problème sérieux, et il pèse d’abord sur la capitale.
Le second concerne les régions. Rapporté aux effectifs des écoles, le recensement trouve un peu moins d’enfants à Dikhil (−4 %) et à Tadjourah (−5 %) qu’à Ali-Sabieh. L’écart va dans le même sens que les autres indices, mais il reste faible. Et c’est précisément ce qui est instructif. Si les habitants manquants appartenaient à des familles sédentaires qui scolarisent leurs enfants, l’écart serait bien plus net. La population oubliée, si elle existe, vit donc hors du système scolaire : campements nomades, hameaux isolés. C’est exactement celle qu’un recensement mené en saison chaude risque de manquer.
Un recensement privé de son contrôle de qualité
Car le calendrier pose question. Le dénombrement s’est déroulé du 19 avril au 20 mai 2024, au début des fortes chaleurs, période où, selon l’INSTAD lui-même, près de 20 % des ménages se déplacent temporairement. Et l’Institut a renoncé à l’outil qui aurait permis de mesurer les oublis.
« Dans le cas du RGPH-3, l’EPC n’a pas été réalisée en raison de la forte mobilité saisonnière et des températures extrêmes. » INSTAD, RGPH-3, tome 0, Évaluation de la qualité des données
L’enquête post-censitaire (EPC) est l’outil standard qui mesure, région par région, les personnes omises et les doubles comptes. Sans elle, personne ne peut dire où le recensement a manqué des habitants. Autrement dit, la mobilité saisonnière invoquée pour renoncer au contrôle est aussi celle qui rendait ce contrôle indispensable.
D’autres incohérences s’ajoutent. La cartographie censitaire, qui découpe le territoire en zones de dénombrement, est datée de mai-août 2023 dans un tableau, et du 5 mai au 25 août 2024 dans le texte, c’est-à-dire après le dénombrement. Sur le terrain, les agents ont trouvé 48 % de ménages de plus que cette cartographie n’en prévoyait, et 84 % de plus à Obock. Quant à la ville d’Obock, elle compte 29 954 habitants dans le rapport des résultats, mais seulement 18 266 citadins dans le tome 9.
Deux cartes, deux pays
La première carte reprend les effectifs officiels, répartis selon la grille de population WorldPop. La seconde retire les camps et les représente à part, n’applique que la correction confirmée par les écoles et place la population rurale sur les 212 localités du recensement que nous avons pu localiser. Les villages de l’axe Tadjourah-Randa et de l’ouest de Dikhil y apparaissent, là où la grille satellite ne voyait presque rien.


Même dans cette hypothèse prudente, l’ordre s’inverse : Dikhil (68 300 habitants) et Tadjourah (64 000) passent devant Ali-Sabieh (53 000). Dans l’hypothèse haute, fondée sur la comparaison avec 2009, l’écart atteint 30 000 habitants.
Bien plus qu’une affaire de statistique
La population des régions sert à répartir les budgets, les écoles, les centres de santé et les forages. Elle pèse aussi dans les équilibres politiques d’un pays où le partage du pouvoir entre communautés reste sensible depuis la guerre civile de 1991-1994. Or le RGPH-3 ne pose aucune question sur l’appartenance ethnique ni sur la langue maternelle, seulement sur les langues parlées. Il trouve 25,8 % de locuteurs de l’afar, quand les estimations couramment citées situent la communauté afar autour de 45 %.
Les anomalies les plus nettes se concentrent dans les régions à majorité afar : 98 % des habitants de Tadjourah et 91 % de ceux d’Obock parlent l’afar, de même que 57 % à Dikhil. À l’inverse, à Ali-Sabieh, seuls 1,5 % des habitants le parlent. Au moment où la représentation afar au gouvernement passe sous la barre des 20 %, la coïncidence mérite d’être relevée.
Les données ne permettent pas de prouver une intention. Chacune des anomalies relevées a une explication technique possible : la saison du dénombrement, la mobilité des éleveurs, une cartographie défaillante. Mais toutes les erreurs mesurables vont dans le même sens. Et le recensement s’est privé de l’outil qui aurait permis de les corriger.
Un recensement fiable ne se proclame pas, il se démontre. Faute de réponses de l’INSTAD et d’un accès ouvert aux données, le RGPH-3 risque d’apparaître moins comme le portrait d’un pays que comme un chiffre à croire sur parole.
- Pourquoi l’enquête post-censitaire n’a-t-elle pas été reprogrammée en saison fraîche ?
- Combien de réfugiés et de militaires sont inclus dans la population de chaque région ?
- Pourquoi le nombre de ménages de Dikhil n’a-t-il augmenté que de 61 % depuis 2009, contre environ 100 % ailleurs ?
- Comment expliquer la chute de la taille des ménages à Tadjourah et à Obock ?
- Quelle est la population réelle de la ville d’Obock : 29 954 ou 18 266 habitants ?
- À quelle date la cartographie censitaire a-t-elle été réalisée ?
- Les microdonnées du recensement seront-elles ouvertes aux chercheurs ?
Sources et références : INSTAD, RGPH-3 (2024), rapport des résultats définitifs et tomes 0 à 21 ; RGPH 2009, population sédentaire par région ; MENFOP, annuaire statistique 2023-2024 ; WorldPop 2024 (grille de 100 m) recalée sur les effectifs officiels ; OpenStreetMap et GeoNames. Les estimations corrigées sont des ordres de grandeur établis par Afar Times, pas des chiffres officiels.




