Gouverner la côte : Aboubaker  Pacha et les continuités du pouvoir à Zeila

Aboubaker Ibrahim – Pacha de Zeila

La côte africaine de la mer Rouge au XIXᵉ siècle est le plus souvent abordée à travers le prisme des rivalités européennes, a détriment des structures politiques qui la précédaient et en organisaient durablement le fonctionnement. Cette lecture tend à reléguer au second plan les cadres ottomans et égyptiens ainsi que les acteurs locaux qui en assuraient l’exercice effectif de l’autorité.

La trajectoire d’Aboubaker Pacha de Zeila permet de déplacer ce regard. Gouverneur du port, notable marchand et intermédiaire politique, il s’inscrit dans une configuration impériale fondée sur la reconnaissance de figures locales investies d’une autorité durable, capables d’assurer la stabilité des ports et la continuité du pouvoir sur la côte de la mer Rouge.

Zeila dans l’ordre impérial ottoman tardif

Jusqu’au dernier quart du XIXᵉ siècle, Zeila relève formellement de l’Empire ottoman, intégrée au cadre administratif du Habeş Eyaleti. Cette appartenance repose sur une souveraineté de reconnaissance, matérialisée par des titres, des relations fiscales et l’inscription du port dans l’espace politique de la mer Rouge, sans qu’elle se traduise par une administration centralisée dense. Dans ce contexte, l’autorité impériale s’exerce par délégation. Le pouvoir ottoman s’appuie sur des figures locales capables de maintenir l’ordre, de sécuriser les flux commerciaux et de préserver les équilibres sociaux.

La fonction de gouverneur à Zeila correspond ainsi à l’intégration institutionnelle d’autorités déjà reconnues sur place. Aboubaker  Pacha apparaît pleinement inscrit dans cet ordre impérial tardif, dont la légitimation s’appuie sur une autorité locale préexistante.

Une domination reconnue par les observateurs du XIXᵉ siècle

Les sources européennes contemporaines convergent pour reconnaître à Zeila l’existence d’une autorité portuaire dominante, dont l’influence dépasse le cadre strictement urbain. Richard Francis Burton décrit la ville comme gouvernée par « un pacha d’une grande richesse et d’une grande influence, dont l’autorité s’étend au-delà de la ville et est reconnue par les tribus de la côte voisine ». Cette remarque renvoie à une prééminence effective, inscrite dans les rapports de force régionaux.

William Cornwallis Harris souligne de son côté que Zeila, principal débouché maritime de la côte sud de la mer Rouge, est gouvernée par un chef dont la position repose sur « un usage ancien et le commandement d’une influence locale ». Ces observations permettent d’appréhender la domination d’Aboubaker  comme l’expression d’un ordre politique stabilisé, perceptible dans ses effets, même lorsque ses ressorts internes échappent aux regards extérieurs.

Zeila, centre portuaire

La prédominance d’Aboubaker s’inscrit dans une configuration portuaire structurée autour de Zeila, centre ancien et cosmopolite de la côte africaine de la mer Rouge, étroitement interconnecté à Tadjourah. Cet espace littoral partagé organise de longue date les circulations, les alliances et les hiérarchies politiques.

La détention de titres fonciers anciens à Zeila par des lignages originaires de Tadjourah, conservés jusqu’à aujourd’hui, atteste de l’inscription ancienne des Afars dans un espace portuaire commun, indépendamment de toute occupation contemporaine. Ces traces juridiques renvoient à une géographie politique de longue durée, fondée sur la mobilité et la continuité des réseaux littoraux.

Cette interdépendance entre Zeila et Tadjourah se traduit également par des mécanismes financiers liés à la sécurité et à l’exercice de l’autorité sur la côte. Des sources locales indiquent que les autorités ottomanes versaient une redevance au sultan de Tadjourah pour assurer leurs présences sur les côtes de Zeila.

Cette information est attestée par des traditions orales anciennes et par des notes historiques privées conservées au sein de familles de Tadjourah. Elle s’inscrit dans une logique de gouvernance littorale conforme aux pratiques observées sur la côte de la mer Rouge au XIXᵉ siècle, où la souveraineté impériale s’articulait à des équilibres locaux fondés sur la reconnaissance des autorités côtières.

Natif de Tadjourah, Aboubaker s’inscrit pleinement dans cette configuration, dont il devient l’une des figures centrales. Son accession à une position dominante à Zeila apparaît cohérente avec les logiques de circulation, d’ancrage et de reconnaissance qui structurent l’exercice du pouvoir sur la côte africaine de la mer Rouge.

Gouverneur-marchand et arbitre régional

L’étude de Marc Fontrier permet de consolider cette lecture en restituant Aboubaker  comme un gouverneur-marchand dont la puissance repose sur l’articulation du contrôle portuaire, des réseaux commerciaux et de la reconnaissance politique. Il le décrit comme « l’un des personnages les plus puissants de la côte du golfe de Tadjourah », cumulant fonctions administratives et maîtrise des circuits d’échange.

Son autorité s’enracine dans son implantation locale et sa capacité à s’imposer comme arbitre des équilibres régionaux. Le commerce, y compris le commerce d’esclaves, apparaît dans cette perspective comme une ressource du pouvoir plutôt que comme une anomalie isolée. Les administrations ottomane puis égyptienne tolèrent largement ces pratiques dès lors qu’elles assurent la stabilité du port et la continuité des échanges. Aboubaker  incarne ainsi une forme d’autorité portuaire où gouvernement et économie demeurent étroitement imbriqués.

Continuité sous administration égyptienne

Le passage de Zeila sous administration égyptienne à partir des années 1870 ne constitue pas une rupture dans les modes de gouvernement. Il s’inscrit dans la continuité de l’ordre impérial ottoman, l’Égypte exerçant sur la côte de la mer Rouge une autorité fondée sur la délégation et l’intégration des équilibres existants. Dans ce cadre renouvelé, la reconnaissance des prééminences locales demeure un principe structurant de l’exercice du pouvoir.

Aboubaker Pacha de Zeila est maintenu dans une position déterminante. Ce choix pragmatique traduit la volonté de s’appuyer sur une autorité en mesure d’assurer la stabilité sans discontinuité. La permanence de son rôle confirme que son pouvoir procède d’un enracinement durable dans l’ordre politique de Zeila et de sa région, et non d’une conjoncture administrative passagère.

L’analyse de la trajectoire d’Aboubaker  Pacha de Zeila met en évidence un mode de gouvernement fondé sur l’inscription locale du pouvoir, articulé à un cadre impérial souple et négocié. Elle invite à dépasser les lectures qui réduisent la côte africaine de la mer Rouge à un simple théâtre de rivalités extérieures, afin de restituer l’épaisseur politique de sociétés portuaires capables de structurer leurs propres formes de domination.

La trajectoire d’Aboubaker  donne à voir une autorité portuaire solidement établie, issue de la configuration politique de Zeila et de son espace littoral élargi. La reconnaissance ottomane puis égyptienne s’inscrit dans cette continuité, en entérinant une prééminence fondée sur la capacité à articuler ville, région et espace maritime. En ce sens, son parcours éclaire les continuités institutionnelles qui organisent la côte de la mer Rouge au XIXᵉ siècle et confirme la place structurante qu’y occupent les pouvoirs locaux dans la production de l’ordre politique.

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