Un accord minier à 50 millions de dollars qui n’a pas bonne mine

Signature d’un accord de coopération lors d’une cérémonie officielle à Singapour, le 22 février 2026.

L’annonce se voulait spectaculaire. Le 22 février 2026, à Singapour, le gouvernement djiboutien a signé un accord minier de plus de 50 millions de dollars avec la société TZE KUEN. Présentée comme une étape décisive vers la diversification économique du pays, l’initiative s’inscrit officiellement dans la Vision Djibouti 2035, censée réduire la dépendance nationale aux revenus portuaires et aux loyers militaires étrangers.

Mais derrière la mise en scène diplomatique et les promesses d’emplois, un malaise s’installe. Car au cœur de cet accord, une question essentielle demeure sans réponse : que va-t-on réellement exploiter dans le sous-sol djiboutien ?

Dans l’industrie minière, la nature du minerai constitue normalement le premier élément rendu public. Or, lithium, cuivre, terres rares ou minerais industriels n’impliquent ni les mêmes enjeux économiques, ni les mêmes conséquences environnementales. L’absence totale de précision ne relève pas d’un simple oubli administratif. Elle empêche toute évaluation sérieuse de la rentabilité du projet et prive les citoyens d’une compréhension minimale de ce qui engage pourtant leurs ressources nationales.

Ce silence contraste avec l’assurance affichée par les autorités. Comment promettre une création de valeur nationale lorsque la valeur même de la ressource reste inconnue du public ? Comment mesurer l’impact environnemental ou social sans savoir ce qui sera extrait, ni où ?

Car la localisation des sites demeure tout aussi floue. Dans un pays de taille réduite, où les équilibres écologiques et pastoraux restent fragiles, l’absence d’informations nourrit l’inquiétude des populations susceptibles d’être concernées.

La signature elle-même interroge. Pourquoi conclure un accord portant sur des ressources djiboutiennes à Singapour, l’un des principaux hubs financiers asiatiques, loin du regard des institutions nationales ? Certes, la cité-État offre un cadre juridique sécurisé pour les investisseurs internationaux. Mais ce choix renforce aussi l’impression d’une décision négociée dans des cercles restreints, à distance du débat public.

Cette impression n’est pas nouvelle. Depuis plus de deux décennies, les grands projets économiques sont souvent annoncés avant que leurs clauses ne deviennent accessibles, quand elles le deviennent. Parlementaires et citoyens découvrent fréquemment les contours réels des engagements une fois les décisions déjà actées. On se souvient de l’accord sur le Doraleh Container Terminal conclu avec l’émirati DP World, dénoncé et qualifié de léonin par le gouvernement djiboutien en février 2018 alors qu’il avait été conclu de manière opaque une dizaine d’année plus tôt.

Le partenaire choisi soulève lui aussi des interrogations. La société TZE KUEN reste largement absente des grandes références publiques du secteur minier international. Aucun portefeuille de projets majeurs clairement identifiable, peu d’éléments sur son expertise technique ou sur ses actionnaires. Dans un environnement mondial marqué par le durcissement des normes de transparence financière, cette discrétion aurait mérité des explications immédiates.

Plus surprenant encore, les études d’impact environnemental et social doivent être présentées après la signature de l’accord. Dans la plupart des standards internationaux, ces évaluations constituent un préalable à toute décision politique. Elles permettent d’anticiper les effets sur les nappes phréatiques, les terres agricoles ou les communautés locales. Inverser cette chronologie revient à demander à la population d’accorder sa confiance avant même de connaître les conséquences possibles du projet.

Le montant annoncé mérite également d’être replacé dans son contexte. Cinquante millions de dollars impressionnent dans une communication officielle. Dans l’industrie minière, ils correspondent davantage à une phase d’exploration avancée qu’à une exploitation industrielle d’envergure. Autrement dit, les conditions négociées aujourd’hui pourraient ouvrir la voie à des investissements bien plus importants demain, sans que les termes exacts de ce futur engagement soient encore connus.

Ce niveau d’investissement suggère surtout une étape de confirmation géologique plutôt qu’une exploitation immédiatement rentable. Dans de nombreux projets extractifs, ce type de budget sert à financer des campagnes de forage, des études de réserves et la validation économique d’un gisement potentiel. Si tel est le cas, la communication officielle entretient une ambiguïté majeure : elle présente un projet industriel structurant alors qu’il pourrait s’agir avant tout d’un pari exploratoire. Une telle phase comporte par nature un risque élevé d’échec. Sans découverte commercialement viable, aucune mine durable ne verra le jour. Dès lors, la question des garanties offertes à l’État djiboutien et de la répartition des risques financiers mérite d’être posée avec davantage de clarté.

Djibouti cherche légitimement à élargir son modèle économique. La valorisation des ressources naturelles peut représenter une opportunité réelle pour un pays situé au cœur des grandes routes commerciales mondiales. Mais une diversification durable repose aussi sur la confiance. Or la confiance ne se décrète pas. Elle se construit par la transparence, par la publication des études techniques, par l’identification claire des partenaires et par un débat public assumé.

Faute de réponses rapides, cet accord risque moins d’apparaître comme le symbole d’un nouveau départ économique que comme un épisode supplémentaire d’une gouvernance accusée par ses détracteurs de considérer l’information comme un privilège plutôt que comme un droit.

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