Djibouti, l’impossible alternance

Après avoir longtemps entretenu le suspense, et à quelques semaines du scrutin, Guelleh a officialisé sa candidature à un sixième mandat. Une annonce majeure qui n’a pourtant pas été faite dans les colonnes de La Nation, unique organe de presse national. Les Djiboutiens n’auront pas eu la primeur de cette déclaration. Le choix s’est porté sur Jeune Afrique, tribune désormais familière des djiboutiens et réputé pour polir le récit des dirigeants africains à longévité éprouvée.  Le signal est clair. Le message prioritaire ne s’adresse pas au corps électoral, mais à l’environnement régional, diplomatique et financier qui observe le pays. Dans un environnement où la position stratégique de Djibouti n’est plus aussi exclusive qu’hier, il s’agissait d’abord de rassurer. D’afficher la continuité comme garantie. De signifier que, malgré les tensions régionales et les mutations en cours, la ligne restera la même.

Cette entrée en matière donne la clé de lecture de l’entretien : la stabilité érigée en argument central, la reconduction présentée comme nécessité stratégique, et l’avenir convoqué pour consolider un présent confronté à un environnement plus incertain qu’il ne l’était.

Le sixième mandat comme fatalité géopolitique

Le président justifie sa candidature par la détérioration de l’environnement régional et les convoitises qui entourent Djibouti. L’argument est clair : dans un contexte instable, changer de capitaine relèverait de l’imprudence.

Mais un État solide repose-t-il sur la permanence d’un homme ou sur la robustesse de ses institutions ? Lorsque, après trois décennies, la stabilité semble indissociable du même dirigeant, l’enjeu ne réside plus principalement dans une menace extérieure, mais dans la solidité interne du système. Une institution forte traverse les hommes ; un ordre politique centré sur une seule figure expose, à terme, sa vulnérabilité.

La continuité présentée comme impératif stratégique signale une difficulté à organiser la transition dans le cadre des institutions. Elle révèle aussi un affaiblissement progressif du capital intellectuel national, à mesure que l’espace critique se contracte, que le renouvellement des élites se raréfie et que l’autonomie de la pensée publique s’érode sous l’effet d’une longévité politique excessive.

La djiboutianité invoquée en étendard

Guelleh appelle à « réimplanter l’esprit de la djiboutianité ». La formule mérite attention. Réimplanter suppose une perte, une érosion préalable. Si l’unité doit être réaffirmée avec insistance, c’est qu’elle ne s’impose plus naturellement.

Or cette érosion ne surgit pas du vide. Elle s’inscrit dans des choix politiques accumulés au fil des années. En s’appuyant sur des logiques de fracture communautaires pour se consolider, le régime a progressivement mis en tension l’idée même de djiboutianité qu’il revendique aujourd’hui. Lorsque les institutions sont perçues comme inégalement protectrices, lorsque certaines crises intercommunautaires, notamment celles de Warabalé, ne donnent lieu à aucune clarification ni reddition de comptes, la confiance collective s’altère.

Dans ces conditions, la « djiboutianité » ne vacille pas par accident. Elle se trouve fragilisée par un système qui peine à incarner pleinement l’impartialité et l’égalité devant la loi, pourtant indispensables à toute cohésion nationale durable.

Le pari du futur dans un système sans alternance

Le passage le plus spectaculaire de l’entretien concerne le parc industriel vert : huit milliards d’investissements annoncés, dix milliards de PIB projetés, un revenu par habitant appelé à passer de 4 000 à 10 000 dollars. L’énumération impressionne. Elle donne le vertige, au point de susciter l’adhésion par sa seule ampleur. Des projets qui surgissent comme le grand tournant après pourtant trois décennies de pouvoir. Si cette mutation était stratégique, pourquoi n’a-t-elle pas été engagée plus tôt ? Si le modèle logistique montre aujourd’hui ses limites, n’était-il pas prévisible qu’un système largement fondé sur la rente portuaire atteigne, un moment donné, un plafond ?

Le pouvoir djiboutien, adepte de la politique du « bientôt », s’inscrit en permanence dans l’imminence : toujours sur le point d’aboutir, toujours prêt à transformer structurellement le pays. L’horizon est sans cesse rapproché, puis déplacé. La promesse demeure, tandis que la concrétisation se fait attendre. À l’image de la Vision 2035, adoptée en 2014, dont les plans quinquennaux successifs peinent encore, à ce jour, à produire des effets tangibles.

Interrogé sur l’absence de concurrence électorale, le président affirme qu’il ne va pas « fabriquer des adversaires ». La formule, bien que osée, est élégamment tournée. Elle renvoie une part de responsabilité à l’opposition, qui n’en est certes pas exempte, tout en laissant de côté la question essentielle : le cadre institutionnel permet-il réellement l’émergence d’une alternative politique crédible ?

Car il ne s’agit pas de créer artificiellement des concurrents, mais d’examiner si le cadre politique permet réellement l’expression et l’organisation d’une opposition crédible. Lorsque l’espace public est étroitement encadré, que les ressources demeurent profondément déséquilibrées et que l’alternance paraît hors de portée, l’élection cesse d’être un moment structurant du débat national. Elle tend à devenir un exercice formel, plus qu’un véritable moment de débat et de confrontation politique.

Une immigration devenue symptôme

Djibouti constitue indéniablement un pôle d’attraction régional, et le président met en avant la tradition d’accueil du pays. L’argument souligne une générosité nationale revendiquée. Mais la réalité migratoire s’est structurée autour de dynamiques distinctes.

Une première vague, principalement éthiopienne, visible dans l’espace urbain et dans l’économie informelle, alimente régulièrement les débats sur l’insécurité et la pression sociale. Une seconde vague, d’origine somalienne, plus ancienne et politiquement intégrée, s’est inscrite dans des choix institutionnels dans l’optique de modifié les équilibres démographiques du pays. Une part importante de ces populations a accédé à la nationalité djiboutienne et s’est insérée dans l’administration comme dans les circuits économiques.

La question n’est pas celle de l’origine en soi, mais celle du cadre politique ayant accompagné ces transformations. Lorsqu’une recomposition démographique s’opère de manière anarchique elle complique inévitablement la mise en œuvre des politiques publiques, notamment des aides sociales et des programmes de développement évoqués dans l’entretien. La planification devient plus incertaine, la soutenabilité budgétaire plus fragile.

Or l’entretien tend à présenter l’immigration uniquement comme un signe d’attractivité et de rayonnement. Elle constitue pourtant aussi un défi structurel de gouvernance, d’équilibre social et de construction d’un projet collectif partagé.

Une influence régionale à relativiser

Le pouvoir met en avant une diplomatie ferme et une souveraineté assumée. L’image projetée est celle d’un État sûr de sa position dans un environnement instable. Pourtant, la réalité régionale demeure plus complexe que ne le laisse entendre ce récit.

Les relations avec l’Érythrée restent marquées par une hostilité latente et une méfiance persistante. Les rapports avec l’Éthiopie, pilier du modèle économique djiboutien, demeurent traversés par des tensions structurelles liées aux dépendances croisées et aux recompositions géopolitiques en cours. La confrontation diplomatique avec le Somaliland, quant à elle, accentue un isolement relatif dans un espace régional déjà fragmenté.

Djibouti conserve un rôle stratégique réel. Sa position géographique, renforcée par la présence de bases militaires étrangères, lui assure une centralité précieuse. Mais cette centralité ne suffit pas à effacer les fragilités structurelles ni à garantir un leadership incontesté.

Dans ce cadre, la continuité du pouvoir apparaît comme la prolongation d’un équilibre existant plutôt qu’une véritable inflexion stratégique. La question n’est donc pas celle de la stabilité immédiate, mais de sa durabilité. Et donc de revenir à la question précédente :  un État solide repose-t-il sur la permanence d’un homme ou sur la robustesse de ses institutions ?

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour en haut