Hanlé dans la région de Dikhil abritera, le 26 décembre 2025, l’intronisation d’un sultan présenté comme l’autorité coutumière de la confédération locale, cérémonie placée – fait sans précédent – sous la présidence de la ministre de l’Économie numérique, assistée du ministre des Infrastructures en qualité de vice-président du comité d’organisation. Cette configuration, qui fait entrer le pouvoir exécutif au cœur d’un processus traditionnellement autonome, confère à l’événement une portée qui dépasse largement son cadre territorial. L’inauguration d’un nouveau centre d’autorité coutumière, sous le parrainage explicite de figures gouvernementales, ne peut être vue comme un simple appui protocolaire. Elle introduit une dimension politique majeure qui interroge la nature du moment et la direction que prennent les relations entre État et institutions traditionnelles.

Dans une région où l’équilibre coutumier repose sur une hiérarchie ancienne et sur des règles précises de succession et de représentativité, l’intervention de l’État dans une intronisation marque un tournant. Elle ouvre la voie à une fragmentation accrue du socle traditionnel afar, non plus seulement sous l’effet des dynamiques internes, mais désormais amplifiée par des acteurs institutionnels dotés d’un poids politique considérable.
Modernité et redistribution des formes d’influence
Pendant des générations, les sultanats afar ont structuré la vie politique autour d’une architecture stable, articulée à une mémoire des alliances, à des lignages reconnus et à un système coutumier précis.
Ce cadre se délite à mesure que la modernité ouvre de nouveaux espaces d’autorité. L’accès aux institutions étatiques, l’essor des réseaux économiques et l’usage stratégique des technologies numériques permettent à des figures locales de disposer d’une influence indépendante des structures traditionnelles. Le pouvoir circule aujourd’hui selon des logiques multiples, souvent détachées des sultanats, créant un terrain où émergent de nouveaux prétendants dont la légitimité se construit en dehors des anciens repères.
Une perte de mémoire historique qui fragilise la coutume
Ce basculement est aggravé par l’affaiblissement du savoir coutumier. Les règles de succession, les rôles complémentaires des confédérations, la fonction politique des tribus dans la consolidation des sultanats sont de moins en moins connus. La tradition, vidée de son socle de connaissances partagées, devient un espace ouvert à la réinterprétation.
Chacun peut l’invoquer, la reconstruire ou l’altérer selon ses intérêts. Cette perte de mémoire crée un vide dans lequel prospèrent les initiatives individuelles et les intronisations parallèles, sans ancrage solide dans l’histoire afar.
Des sultanats affaiblis, incapables de régulation
Les sultanats historiques, longtemps garants de l’équilibre coutumier, traversent aujourd’hui une phase d’affaiblissement profond. Minés par des divisions internes, mais aussi par l’implication croissante de l’État dans des domaines autrefois strictement traditionnels, ils peinent à maintenir leur rôle de régulateurs. Là où ils assuraient autrefois la cohésion, l’arbitrage et la continuité, ils se retrouvent désormais relégués à une position défensive, incapables d’imposer l’autorité des règles anciennes ou de contenir les initiatives qui émergent en dehors de leur périmètre. L’intronisation de Hanlé s’inscrit dans cette dynamique : elle n’est pas l’expression d’une évolution interne maîtrisée, mais le symbole d’un ordre traditionnel qui ne parvient plus à contenir les aspirations ascendantes nées des réseaux modernes et des ambitions locales.

L’implication de l’État : un tournant politique
La participation active de deux ministres dans l’organisation de cette intronisation marque un changement majeur. L’État ne se contente plus d’observer les recompositions coutumières ; il les accompagne et, ce faisant, les légitime.
En offrant un cadre institutionnel à une autorité émergente, il confère à cette initiative une reconnaissance symbolique qui rivalise avec celle du sultanat de Gobaad. Cette intervention peut être interprétée comme une manière de reconfigurer l’autorité afar de l’extérieur, en substituant aux mécanismes internes de légitimité une validation politique nationale. Une telle démarche crée un précédent susceptible d’encourager d’autres confédérations à s’émanciper de leurs structures historiques, convaincues qu’un appui gouvernemental suffit à fonder une autorité coutumière autonome.
Tadjourah, un précédent
La situation de Tadjourah illustre la dérive en cours. Capitale historique de la mémoire afar, elle est aujourd’hui marquée par l’existence de deux sultans, l’un à Djibouti et l’autre en exil. Une telle coexistence aurait été inconcevable il y a encore quelques décennies.
Lorsque même le centre symbolique du système coutumier se trouve éclaté, c’est l’ensemble de l’édifice institutionnel qui vacille. Tadjourah annonce ce que Hanlé semble confirmer : une fragmentation devenue structurelle.
Vers la fin d’un ordre historique ?
La question est désormais posée : assistons-nous à l’exténuation progressive de l’ordre sultanique afar ? Non par rupture soudaine, mais par érosion silencieuse, où les titres subsistent tandis que leur capacité à incarner la cohésion collective s’amenuise. Les sultanats ont longtemps été des institutions de continuité, garantes de l’équilibre social et de la transmission de la mémoire. Leur affaiblissement ne laisse pas un vide neutre ; il ouvre un espace où les ambitions locales, les logiques étatiques et les recompositions sociales façonnent de nouvelles formes d’autorité, parfois incompatibles entre elles.
Un moment critique pour la cohésion afar
La prolifération des intronisations ne témoigne pas de la vitalité du système coutumier, mais de son éclatement. Elle révèle un monde afar traversé par des tensions qui opposent tradition et modernité, mémoire et opportunité, continuité et fragmentation. L’épisode de Hanlé apparaît ainsi comme un révélateur de la crise actuelle, mais aussi comme un avertissement : sans une réflexion collective sur le rôle des sultanats, la place de l’État et la transmission de la mémoire, la fragmentation risque de devenir irréversible, affaiblissant durablement la capacité des Afars à se projeter dans un avenir commun.


