
À l’heure où les discours officiels mettent en avant l’équilibre territorial et l’inclusion dans le développement national, certaines réalités locales viennent rappeler un décalage persistant entre les intentions affichées et les configurations concrètes. La situation de Mabla, dans la région de Tadjourah, en constitue une illustration particulièrement révélatrice.
Territoire vaste d’environ 1200 km², s’étendant de Tadjourah à Dalay Af et des contreforts de Weima jusqu’à Roureh Af, Mabla abrite une population structurée autour d’activités agro-pastorales et apicoles. Ses ressources existent, ses potentialités sont connues, et les études techniques, notamment hydrauliques, ont déjà confirmé la présence de réserves exploitables. Pourtant, malgré ces éléments, la région demeure en marge des dynamiques de développement observées ailleurs dans le pays.
L’enclavement est souvent avancé comme première explication. Il est réel. L’absence de route bitumée limite les échanges, complique l’accès aux services et freine toute structuration économique. Mais cette lecture, à elle seule, reste insuffisante. Car l’enclavement n’est pas une fatalité, il est aussi le résultat d’un choix…ou d’une absence de choix. Dans d’autres contextes, des territoires tout aussi contraints ont été progressivement intégrés par l’investissement public, précisément pour corriger ce type de déséquilibre.
Cet isolement a des effets concrets. En février 2025, lorsque la région a été confrontée à une épidémie ayant causé des pertes humaines et de nombreux cas nécessitant des soins spécialisés, les limites de la prise en charge sont apparues de manière manifeste. Faute d’accès rapide aux structures de santé, des malades ont été transportés à dos d’homme jusqu’à des points accessibles, avant d’être évacués vers le centre médical d’Obock ou l’hôpital régional de Tadjourah.
Dans le même ordre, l’absence de relais administratif local accentue cette mise à distance. Mabla ne dispose pas de sous-préfecture. Un territoire de cette ampleur, avec une forte démographie, ne bénéficie d’aucune présence administrative de proximité. L’état civil, les démarches essentielles et la présence institutionnelle y sont distants, parfois difficiles d’accès. Il en résulte un décrochage administratif précoce : des naissances non déclarées, des enfants privés d’identité légale, puis, à terme, des trajectoires scolaires entravées faute de pièces requises.
Face à cette situation, la population s’organise. Elle aménage et entretient elle-même des pistes de circulation dans des conditions précaires, en mobilisant ses propres ressources et en s’appuyant sur des formes d’entraide pour compenser l’absence d’infrastructures. Mais cette capacité d’adaptation ne suffit plus. Elle laisse place à une prise de parole plus affirmée, visible à travers des mobilisations locales où s’expriment des revendications claires en matière de droits et d’accès aux services essentiels.
Ce passage de l’adaptation à l’exigence marque un seuil. Dans ce contexte, il ne s’agit plus de pallier les manques, mais d’y répondre. Il revient désormais à l’État d’assumer pleinement ses responsabilités.




