Du remède au risque : la progression du prosopis et ses effets en région Afar

Amibara, le 16 octobre 2025 dans la région de l’Afar, en Ethiopie © AFP – Marco Simoncelli

Le prosopis figure parmi les espèces exotiques introduites dans la région Afar dans les années 1970. L’objectif initial était clair : lutter contre la désertification, renforcer les sols fragiles et fournir une source additionnelle de bois-énergie dans un environnement marqué par la sécheresse. L’arbre devait servir de rempart écologique dans une zone aride où les communautés dépendaient de ressources naturelles déjà sous pression.

Un demi-siècle plus tard, la plante occupe près de 20.000 km², selon plusieurs évaluations académiques. Elle s’étend désormais au-delà de l’Afar, vers l’Amhara et l’Oromia. La promesse écologique a laissé place à une réalité beaucoup plus grave : le prosopis est devenu un agent de désorganisation socio-économique pour l’une des régions les plus pastoralistes d’Éthiopie.

Une dégradation rapide des systèmes pastoraux

Dans les zones autour d’Awash et des vallées environnantes, la présence du prosopis ne se résume pas à une modification du paysage. Elle se traduit par une transformation profonde des conditions de vie pastorales. Les longues racines de l’arbre absorbent jusqu’à sept litres d’eau par jour, privant les pâturages de l’humidité nécessaire à leur régénération. Les terres autrefois accessibles au bétail sont progressivement colonisées, réduisant les espaces de parcours et aggravant la compétition pour les rares zones de fourrage.

L’effet sur les troupeaux est immédiat. Les gousses du prosopis, abondantes en saison sèche, sont souvent ingérées par les bovins, provoquant des obstructions buccales et digestives qui entraînent des maladies et, dans de nombreux cas, la mort. Les familles afar, dont la richesse et la sécurité alimentaire reposent sur le nombre de têtes de bétail, voient leur capital pastoral diminuer brutalement. Là où certains ménages possédaient cinquante à cent bêtes, les troupeaux sont désormais divisés par trois ou quatre.

Sur le plan sécuritaire, la situation s’est compliquée. Le feuillage dense du prosopis sert de refuge à des prédateurs tels que hyènes, lions et renards, qui s’approchent davantage des villages. Les attaques contre le bétail se multiplient, accentuant un sentiment d’insécurité déjà présent dans les zones pastorales reculées.

Un berger et l’un de ses chameaux dans le woreda d’Amibara, le 16 octobre 2025 dans la région de l’Afar, en Ethiopie © AFP – Marco Simoncelli

Un coût écologique et économique massif, largement documenté

Sur le long terme, la prolifération du prosopis entraîne un bouleversement des équilibres écologiques de la région. Selon un article publié en 2024 dans le Journal of Environmental Management, la couverture du prosopis a quadruplé en Éthiopie entre 2003 et 2023, passant de 2,16 % à 8,61 % du territoire national. La région Afar concentre la plus forte dynamique, avec une progression continue le long des axes hydrographiques.

Le coût économique suit la même tendance. Ketema Bekele, professeur d’économie environnementale à l’université d’Haramaya, estime que les pertes cumulées dépassent 602 millions de dollars en trente ans, soit environ quatre fois le budget annuel de la région Afar. Ces pertes incluent la diminution du cheptel, la réduction des pâturages, l’affaiblissement de la production agricole et l’augmentation des dépenses liées à la recherche de nouveaux espaces de pâture.

La projection à l’horizon 2060 est particulièrement préoccupante : le prosopis pourrait occuper 22 % du territoire éthiopien si aucune mesure systémique n’est engagée.

Un vecteur de propagation difficile à maîtriser

Le prosopis se diffuse principalement grâce aux chameaux, nombreux dans la région Afar. Les animaux consomment les gousses puis rejettent les graines intactes dans leurs déjections, facilitant leur germination le long des routes pastorales. Cette dynamique crée un cycle de propagation difficile à interrompre, car elle est directement liée au mode de vie pastoral qui structure la région depuis des siècles.

Cet aspect souligne un paradoxe majeur : la plante se propage à travers les mêmes mobilités qui soutiennent l’économie locale, rendant tout contrôle extrêmement complexe.

Vers une stratégie de gestion encore inexistante

Plusieurs chercheurs éthiopiens soulignent que la réponse institutionnelle reste fragmentée et largement insuffisante. Aucune stratégie nationale intégrée ne permet aujourd’hui de contrôler la progression du prosopis dans les zones arides. Les interventions locales, lorsqu’elles existent, sont ponctuelles, non coordonnées et limitées par des moyens financiers dérisoires au regard de l’échelle du problème.

Pour de nombreux spécialistes, la gestion de cette espèce nécessite :

  • un recensement précis de sa distribution réelle,
  • des actions de régénération des pâturages,
  • un encadrement des mobilités pastorales pour limiter la dissémination,
  • des mécanismes d’indemnisation pour les ménages affectés.

Ces mesures n’ont pas encore été mises en place de manière cohérente.

Une menace structurelle pour l’avenir pastoral afar

La propagation du prosopis dépasse la seule dimension écologique. Elle touche au cœur du modèle économique des Afar, fondé sur le pastoralisme, la mobilité et la gestion extensive des terres. À mesure que l’arbre gagne du terrain, les marges de manœuvre des communautés se réduisent, les espaces de pâturage disparaissent et les parcours traditionnels se fragmentent.

Dans un contexte marqué par des sécheresses plus fréquentes, l’expansion du prosopis constitue désormais l’un des principaux facteurs de vulnérabilité de la région. Les familles qui dépendaient de leurs troupeaux pour assurer leur sécurité alimentaire et sociale se retrouvent confrontées à une dégradation rapide de leurs conditions de vie.

Pour la région Afar, la question n’est plus de savoir si la plante constitue un danger, mais quel sera l’impact à long terme sur un modèle pastoral déjà fragilisé par le climat et la marginalité économique.

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