
Alors que la Corne de l’Afrique demeure l’un des théâtres géopolitiques les plus instables du continent, une prise de position politique récente est venue bousculer les lignes d’un consensus diplomatique figé depuis plus de trente ans. En reconnaissant publiquement le droit du Somaliland à l’autodétermination et à l’indépendance, le Front pour la restauration de l’unité et de la démocratie (FRUD), principale force historique de l’opposition djiboutienne, a rappelé une vérité que nombre d’États préfèrent ignorer : la stabilité durable ne se construit pas sur le déni des peuples.
Le communiqué du FRUD, publié le 16 janvier 2026 et signé par son président Mohamed Kadamy, n’a rien d’un geste improvisé. Il s’inscrit dans une continuité politique rarement soulignée. Dès 1992, sous la direction de son président historique Ahmed Dini Ahmed, le mouvement reconnaissait déjà sans ambiguïté le droit du peuple somalilandais à disposer de lui-même. À une époque où le Somaliland était condamné à l’invisibilité diplomatique, ce soutien relevait d’un acte de lucidité politique et de cohérence morale.
Cette solidarité plonge ses racines dans une histoire commune de résistances face à des régimes autoritaires, à la marginalisation politique et à la violence d’État. Dès les années 1980 et 1990, les cadres du FRUD ont soutenu le mouvement national somalilandais sur la scène internationale, accompagnant ses représentants en Europe. Mohamed Kadamy a rencontré les figures fondatrices du leadership somalilandais Mahmoud Silanyo à Londres et Abdirahman Ahmed Ali Tuur à Paris, à un moment où l’enjeu n’était pas la reconnaissance, mais la survie politique.
Le 31 janvier 2026, cette convergence historique a trouvé une expression publique forte à Anvers, lors des célébrations organisées par la diaspora somalilandaise européenne à l’occasion de la première reconnaissance officielle du Somaliland. Invité formellement par les représentants somalilandais, le président du FRUD a pris part à cet événement hautement symbolique. Sa présence a consacré la proximité politique entre les deux camps et rappelé, devant l’opinion publique internationale, le soutien ancien, constant et assumé du FRUD à l’indépendance du Somaliland. Dans un contexte régional marqué par les pressions, les intimidations et les tentatives d’isolement, cet acte avait valeur de déclaration politique.
Car le paradoxe demeure saisissant. Depuis plus de trois décennies, le Somaliland a démontré sa capacité à construire un État fonctionnel, doté d’institutions stables, de processus électoraux crédibles et d’une résilience remarquable, dans une région ravagée par les conflits. Dans le même temps, la communauté internationale continue de lui refuser toute reconnaissance, au nom d’une fiction diplomatique : celle d’un État somalien unifié, dont l’effondrement structurel est pourtant manifeste.
L’argument régulièrement invoqué de l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation ne résiste pas à l’examen. Le Somaliland était un État indépendant le 26 juin 1960, reconnu par une trentaine de pays, avant de choisir volontairement l’union avec la Somalie italienne le 1er juillet de la même année. Cette union, non consolidée juridiquement et politiquement, a conduit à des décennies de marginalisation et de répression, culminant dans la rupture de 1991. De surcroît, lorsque ce principe fut adopté en 1964 par l’Organisation de l’unité africaine, la Somalie elle-même avait émis des réserves. Le recours actuel à ce dogme relève donc davantage de l’opportunisme politique que du droit international.
Pourquoi, dès lors, une telle hostilité persistante de la part de certains États voisins, notamment la Somalie et Djibouti, à l’égard de la reconnaissance du Somaliland ? La réponse est moins juridique que politique. La réussite du Somaliland constitue un contre-modèle dangereux pour des régimes fondés sur la confiscation du pouvoir, la répression et l’absence d’alternance. Elle démontre qu’une autre trajectoire est possible dans la Corne de l’Afrique : fondée sur le consentement populaire, la responsabilité politique et la stabilité institutionnelle.
Dans ce contexte, la position du FRUD revêt une portée régionale plus large. En dénonçant les ingérences, les tentatives de déstabilisation et les stratégies de projection de crises menées par certains régimes, le mouvement djiboutien rappelle que la souveraineté des peuples ne peut être indéfiniment sacrifiée sur l’autel de la realpolitik.
Reconnaître le Somaliland ne constituerait pas une menace pour l’ordre régional. Ce serait, au contraire, un acte de réalisme politique et de justice historique. À l’heure où la communauté internationale cherche des modèles de stabilité dans la Corne de l’Afrique, continuer à ignorer l’évidence relève moins de la prudence que de l’aveuglement.



