Forum Heritage : une exposition culturelle qui recompose l’histoire de Djibouti

Un événement officiel sous le signe du patrimoine

Les 15 et 16 octobre 2025, Djibouti a accueilli le Forum africain sur les publications officielles et l’exposition internationale du patrimoine, baptisé Heritage Forum. Organisé au Centre national des archives de Balbala par le Secrétariat général du gouvernement et le ministère de la Jeunesse et de la Culture, l’événement se présentait comme une initiative panafricaine pour la préservation de la mémoire, des archives et des publications officielles. Une ambition louable sur le papier, mais qui a rapidement pris la forme d’un exercice politique : reconfigurer la narration historique du pays autour d’un imaginaire national homogène, au détriment de sa pluralité réelle.

Une mémoire remodelée sous contrôle officiel

L’exposition, censée illustrer la richesse historique de Djibouti, a présenté une lecture sélective du passé. Le sultanat de l’Adal, haut lieu de la civilisation musulmane de la Corne de l’Afrique, fut une entité politique plurielle, rassemblant divers peuples – Somali, Harari, Argobba et surtout Afar – dont ces derniers constituaient le noyau politique et territorial. Or, dans le récit mis en avant, cette dimension a été gommée : le sultanat y a été réinterprété comme une création exclusivement somalienne.
Cette simplification symbolique dépasse le cadre muséal : elle s’inscrit dans un processus de réécriture institutionnelle de l’histoire, où la complexité des origines régionales est recodée pour servir l’idée d’une identité nationale uniforme.

Ce glissement narratif traduit une tendance plus large du pouvoir djiboutien à façonner la mémoire collective selon une logique politique : l’histoire devient un instrument d’unification forcée, où la diversité des origines, des langues et des résistances s’efface au profit d’un récit dominant, centré sur la composante somalienne.

L’effacement de l’héritage afar

Pour comprendre la portée de cette réécriture, il faut rappeler la place fondatrice des Afars dans l’histoire de Djibouti. Ce peuple, installé depuis des siècles entre la mer Rouge et le Rift éthiopien, fut le premier à entrer en contact avec les puissances coloniales françaises à Obock, à la fin du XIXᵉ siècle. Leur résistance à l’occupation et leur refus de l’assimilation en firent des acteurs centraux des débuts de la colonisation, mais aussi des cibles de méfiance.


L’administration française, jugeant leur influence trop forte, choisit alors de favoriser l’installation de populations somaliennes – notamment issas – pour contrebalancer le poids démographique et politique afar. Ce mécanisme de peuplement stratégique, hérité de la période coloniale, a structuré la composition ethnique du territoire et continue d’influencer les équilibres actuels.


Aujourd’hui encore, cette dynamique se poursuit. La capitale concentre une population somalienne majoritaire, alimentée par une immigration régionale peu régulée. Dans les institutions, la langue somalie s’impose au détriment du français et de l’afar, reléguant cette dernière à la marge du discours public. Pour un observateur étranger, Djibouti apparaît de plus en plus comme un État somali, alors même que sa fondation historique repose sur la coexistence d’identités multiples, dont l’afar fut la plus ancienne.


En minimisant ce rôle historique dans les expositions officielles, le forum Heritage contribue à effacer la trace d’un peuple fondateur et à consolider une vision monolithique du pays.

Une identité nationale instrumentalisée

Cette politique de narration sélective s’inscrit dans une stratégie plus large de construction identitaire dirigée. En transformant la mémoire en instrument politique, le pouvoir tente de définir ce qu’il est permis de se souvenir et ce qu’il faut oublier. Djibouti se présente alors au monde comme un pays somali, aligné sur son environnement ethno-culturel, au détriment de son histoire composite.


L’exposition Heritage, censée magnifier la diversité du patrimoine, a ainsi exposé une autre réalité : celle d’un État qui modèle la mémoire pour mieux gouverner, effaçant peu à peu les traces d’un passé qui contredit le récit officiel.

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