
Le 11 novembre, Afar Times publiait une analyse consacrée aux réseaux politiques d’Adal et au rôle des élites afar et balaw dans l’entourage d’Ahmed Ibn Ibrahim al-Ghazi. L’analyste Mohamed Qayaad en a proposé une critique sévère estimant que cette approche relevait d’une relecture identitaire plutôt que d’un effort historiographique. La réponse qui suit examine les limites de cette critique, replace les enjeux dans leur contexte historique et rappelle les données, souvent négligées, qui structurent la compréhension du sultanat d’Adal et de sa longue continuité politique vers l’Awsa.
La critique formulée par Mohamed Qayaad contre une lecture mettant en lumière les réseaux afar et balaw dans l’histoire d’Adal se présente comme un exercice de vigilance méthodologique. Elle entend démontrer que toute tentative de repositionner Ahmed Ibn Ibrahim al-Ghazi en dehors d’un récit somalien serait avant tout une entreprise identitaire. Cet argument général, cohérent dans son intention, dévoile pourtant ses limites lorsqu’on interroge la manière dont l’analyse publiée par Afar Times est reconstruite par le critique et la façon dont celui-ci mobilise, ou évite de mobiliser, les sources primaires et l’historiographie existante. L’enjeu n’est pas de défendre une identité, mais de rappeler la complexité d’un espace politique qui ne se laisse pas rabattre sur les cadres historiographiques récents.
Une critique qui présuppose la conclusion qu’elle veut démontrer
Dès l’ouverture, Mohamed Qayaad impute à l’analyse publiée par Afar Times une intention identitaire qu’il ne documente jamais. Une telle affirmation exigerait de montrer comment une source aurait été tronquée, comment un raisonnement aurait été orienté, ou comment une conclusion aurait été imposée au texte. Rien de tel n’apparaît dans son analyse. En l’absence d’éléments textuels précis, l’accusation repose davantage sur une suspicion que sur une démonstration. C’est un premier décalage méthodologique : au lieu d’examiner les arguments, Qayaad en interroge l’intention supposée, ce qui déplace le débat hors du champ historiographique.
Un raisonnement attribué artificiellement à l’auteur pour mieux le réfuter
Le point central de la critique repose sur une équation que l’analyse d’Afar Times n’a jamais formulée : puisque le Futuh al-Habasha ne qualifie pas Ahmed de somali, il faudrait conclure qu’il serait afar. Cette formulation sert de base à toute la réfutation de Qayaad, mais elle ne correspond à aucune phrase du texte initial. L’analyse incriminée ne construit pas une opposition binaire ; elle démontre que les catégories somaliennes appliquées au XVIᵉ siècle ne reposent sur aucune source, et elle replace Ahmed dans un environnement sociopolitique où les réseaux balaw, les alliances portuaires et les structures intérieures de l’Awsa jouent un rôle majeur. La critique s’attaque donc à une thèse que l’analyse publiée par Afar Times n’a jamais soutenue.
La question balaw : un continuum politique, non une équivalence ethnique
Qayaad affirme que l’analyse d’Afar Times assimilerait Balaw et Afars. Or l’argumentation initiale distingue clairement les deux : les Balaw sont présentés comme un groupe composite, arabo-beja dans ses origines, acteur des réseaux marchands et des ports, mais durablement implanté dans l’espace afar et parfois intégré aux structures d’autorité de celui-ci. Il ne s’agit ni d’effacer leur pluralité ni de les fondre dans une identité contemporaine. L’enjeu est de comprendre pourquoi, dans les sources et traditions régionales, les Balaw apparaissent régulièrement en interaction étroite avec des lignages afar, au point que certains segments de la société afar revendiquent encore aujourd’hui des filiations balaw. L’assimilation simplificatrice que Qayaad reproche à l’analyse relève en réalité d’une lecture projective, non du contenu réel du texte.
Alliances, mariages et réseaux : la dimension politique évacuée par la critique
Qayaad reproche également à l’analyse d’Afar Times d’avoir utilisé des alliances matrimoniales- notamment autour de Mahfuz et de Del Wambara – comme preuve d’une ethnicité. Là encore, la critique repose sur une interprétation erronée. Dans l’historiographie des sultanats musulmans, les alliances matrimoniales sont des indicateurs d’orientation politique, non des marqueurs identitaires. Elles permettent de saisir comment se structurent les coalitions, les hiérarchies internes et les liens d’autorité. Les ignorer reviendrait à se priver d’un outil d’analyse majeur. Ce que propose l’analyse publiée par Afar Times n’est pas une généalogie ethnique, mais une lecture politique conforme aux méthodes des études médiévales comparées.
L’usage des sources : l’absence de réfutation matérielle
Lorsque Qayaad accuse l’analyse d’Afar Times de « manipuler » ou d’harmoniser de force Trimingham, Cerulli, Tamrat ou Morin, il évite soigneusement de citer les passages concernés ou de démontrer les contradictions qu’il invoque. La critique ne s’appuie sur aucun relevé philologique. Elle se contente de rappeler que ces auteurs analysent chacun un aspect différent, ce qui ne constitue pas une réfutation. La mise en parallèle des travaux sur les réseaux portuaires, les formations militaires mallassay, les systèmes lignagers et les continuités politiques de l’Awsa ne relève pas de fantaisie mais d’une méthode historiographique classique.
Réévaluer la centralité afar-balaw : une hypothèse historiographique, non une revendication identitaire
L’un des points les plus importants, que Qayaad ignore presque entièrement, concerne les continuités institutionnelles entre les élites balaw, les chefferies afar et la trajectoire longue du sultanat. Plusieurs indices convergent : la présence de noms dont la morphologie n’apparaît que dans le lexique afar, la place des soldats d’élite mallassay renvoyant à un vocabulaire guerrier propre à cette région, les traditions lignagères reliant certaines tribus afar aux Balaw, et surtout la continuité territoriale qui mène de Harar à l’Awsa, seul espace où le sultanat trouve les conditions politiques de sa refondation comme le montre les récents travaux de relecture des récits historiques d’Harar et de l’Awsa, le Ta’rikh al-Mulûk (histoire des rois) et surtout le Nabdha fî Ta’rikh al-Mujâhidîn (Aperçu de l’histoire des Mujâhidîn) par l’historienne française Heloïse Mercier vie après Harar. Ces données ne démontrent aucune exclusivité ethnique, mais elles suggèrent qu’un noyau politique lié aux réseaux afar et balaw a exercé un rôle structurant dans la formation d’Adal, bien plus durable et déterminant que ne le laisse entendre la critique de Qayaad.
En d’autres termes, l’analyse publiée par Afar Times ne prétend pas établir une « afarité » de l’imam Ahmed au sens moderne, mais réintroduire des éléments que les récits nationaux apparus au XXᵉ siècle ont marginalisés.
Une conclusion psychologisante qui se substitue à l’argumentation
Dans la dernière partie de sa critique, Qayaad situe l’analyse de l’auteur dans une concurrence mémorielle contemporaine. Ce cadre sociologique peut être pertinent, mais il n’apporte aucune contradiction factuelle. Il sert plutôt à délégitimer la démarche en la replaçant dans un registre d’intentions supposées, évitant ainsi de discuter les éléments concrets du dossier : la géographie politique d’Adal, le rôle des Balaw, la continuité de l’Awsa, les termes vernaculaires présents dans les sources, ou encore les traditions généalogiques régionales. Cette stratégie rhétorique témoigne d’une difficulté à répondre aux arguments sur le terrain proprement historique.
La critique de Mohamed Qayaad, en se focalisant sur des intentions prêtées à l’analyse publiée par Afar Times davantage que sur les sources elles-mêmes, ne parvient pas à réfuter les éléments centraux de l’analyse historiographique proposée. L’enjeu n’est pas de réassigner Ahmed al-Ghazi à un groupe moderne, mais de restituer la complexité d’un sultanat dont les dynamiques internes ne se laissent pas réduire aux catégories ethno-nationales récentes. Les continuités entre les élites balaw, les chefferies afar et les structures politiques de l’Awsa constituent un champ d’étude sérieux, appuyé sur des indices linguistiques, territoriaux et institutionnels. Les évacuer revient à simplifier l’histoire d’Adal au moment même où elle exige d’être réexaminée.
Cette réponse ne cherche pas à clore le débat, mais à rappeler que l’histoire de la Corne de l’Afrique ne peut être lue correctement qu’au prix d’une méthode exigeante : celle qui s’appuie sur les données, les traditions et les systèmes politiques, plutôt que sur les intentions que l’on prête aux auteurs.


