Éditorial : Alors on danse

De Day à Sagallou, d’Obock à Arhiba, dans ces localités pourtant en marge du développement, les rassemblements de soutien au président sortant se multiplient à mesure que l’hypothèse d’un nouveau mandat s’installe dans le paysage politique.

Ces scènes, désormais familières, sont souvent présentées comme l’expression spontanée d’une adhésion populaire, supposée traduire un élan naturel et incontesté. Elles relèvent pourtant d’un mécanisme organisé de mobilisation, porté par des relais politiques et administratifs qui encadrent, orientent et mettent en scène le soutien affiché.

Les organisateurs de ces événements sont rarement des acteurs neutres. Il s’agit le plus souvent de députés en exercice ou d’aspirants aux fonctions ministérielles. Pour les premiers, le mandat parlementaire a depuis longtemps cessé d’être associé à une fonction législative effective. Il s’est transformé en capital d’influence, utilisé pour intervenir dans les rouages administratifs, débloquer des dossiers, arbitrer des situations locales ou faciliter l’accès à certaines ressources. La mobilisation politique devient alors une obligation implicite, une contrepartie attendue. Soutenir publiquement, c’est sécuriser son accès à l’administration. S’abstenir ou contester, c’est risquer l’effacement institutionnel.

Pour les seconds, ceux qui se projettent dans un futur remaniement, l’enjeu est différent mais tout aussi calculé. Organiser un rassemblement, remplir une place, produire des images de foule, c’est démontrer sa capacité à mobiliser. Le soutien affiché fonctionne comme un signal adressé au centre du pouvoir. Il ne s’agit pas de défendre un projet politique mais de prouver son utilité dans l’économie du régime.

La population, de son côté, s’inscrit dans cette mécanique sans toujours en être l’initiatrice. L’adhésion est souvent rapide, non par conviction argumentée, mais par conformité sociale. Les liens tribaux, relationnels et communautaires jouent un rôle déterminant. Participer, c’est se conformer à une norme locale, préserver des relations, éviter d’être identifié comme dissident. Le rassemblement politique est un moment social, parfois festif, parfois simplement routinier, mais toujours déconnecté de toute réflexion sur ses implications à long terme.

L’expérience électorale elle-même en offre une illustration concrète. Une anecdote, survenue lors des législatives de 2018 à Randa, éclaire ce mécanisme avec une netteté particulière. Ce jour-là, la démocratie locale connut un moment de pédagogie accélérée. Des personnalités zélées de la majorité se présentèrent au bureau de vote avec des bulletins déjà prêts à l’emploi. Il ne manquait plus que la coopération du responsable du centre pour transformer la procédure en formalité. Ce responsable, dont on taira le nom, fonctionnaire appliqué et encore attaché à quelques principes classiques du droit électoral, opposa un refus net. Il invoqua la loi, l’éthique, et cette idée selon laquelle un vote doit correspondre à un électeur. L’épisode n’empêcha pas la victoire confortable de la majorité, confirmée ailleurs par des méthodes plus souples.

Les années suivantes furent révélatrices. Malgré des concours réussis et des compétences reconnues, la carrière du fonctionnaire demeura stationnaire. En 2023, lors des nouvelles législatives, le même homme adopta une posture différente. Il ne se contenta plus de s’adapter au mouvement, il l’accompagna avec ferveur. Peu après, sa trajectoire administrative connut une progression sensible.

Ce type d’évolution individuelle dit beaucoup du système djiboutien en place. Lorsque l’alignement ouvre des perspectives et que la rectitude demeure sans effet, le message institutionnel ne laisse guère place au doute. Ce système produit une illusion de consensus. Le soutien semble massif, homogène, incontestable. En réalité, il repose sur une combinaison de dépendance administrative, d’ambitions individuelles et de mimétisme collectif. La politique ne se joue plus dans l’espace du débat ou de la confrontation des idées, mais dans celui de l’ajustement stratégique.

Ces mobilisations reflètent surtout le fonctionnement d’un système politique où le choix est limité, la dissidence comporte des risques et où la loyauté est récompensée. Elles révèlent avant tout la manière dont le pouvoir se maintient, s’organise et se diffuse par capillarité jusque dans les localités les plus reculées.

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