
Du 26 au 28 décembre 2025, la capitale européenne a été le théâtre d’un moment politique, intellectuel et militant rare : la Conférence de la diaspora Afar pour la paix, la justice et la stabilité dans la Corne de l’Afrique. Pendant trois jours, universitaires, responsables politiques, militants des droits humains et acteurs de la société civile venus d’Afrique, d’Europe et d’Amérique ont donné corps à une ambition longtemps étouffée : faire exister le peuple Afar dans les arènes où se décident son avenir et sa sécurité.
Organisée sous l’égide de la Fédération internationale de la diaspora Afar (FIDA), cette conférence n’était pas un simple colloque. Elle était une réponse collective à une urgence historique. Depuis la guerre Érythrée–Éthiopie de 1998–2000, puis le conflit du Tigré, les territoires Afars demeurent une zone de fractures, de violences et de rivalités géopolitiques. Aujourd’hui encore, dans un contexte de militarisation accrue de la mer Rouge, de recomposition régionale et de crises internes à Djibouti, l’hypothèse que la région Afar devienne un nouvel épicentre du chaos n’est plus théorique.
Face à cette menace, la diaspora Afar a choisi de sortir du silence.
Penser l’histoire, comprendre le présent
La première journée fut consacrée aux racines politiques, historiques et identitaires de la question Afar. Elle s’est ouverte par une intervention de Yussuf Yassin Mohammoda, ancien diplomate, analyste et écrivain, qui a retracé les quatre grandes conférences pan-Afar organisées depuis les années 1960. Il a rappelé les décisions structurantes qui y furent prises et leur pertinence face aux défis actuels, soulignant la continuité d’une lutte pour l’autodétermination et la reconnaissance.
L’historien Dr Habib Mohamed Hassan, responsable du département de la culture, de l’histoire et de la langue de la région Afar d’Éthiopie, a ensuite livré une analyse puissante de l’identité Afar et de sa place dans les dynamiques politiques de la Corne de l’Afrique.
La question des élites a été abordée par Abubakar Yasin Gebro, doctorant à l’EHESS de Paris, qui a analysé la recomposition d’une élite dirigeante Afar dans l’Éthiopie post-EPRDF, mettant en lumière les opportunités mais aussi les risques de marginalisation dans un système politique en mutation.
Les droits humains ont occupé une place centrale grâce à Deynaba Abbatte, juriste et défenseuse des droits humains, qui a démontré comment les droits autochtones et fondamentaux constituent la pierre angulaire de toute paix durable dans la région Afar.
La journée s’est poursuivie avec des analyses très attendues : Abdulkadir Mohamed Ahmed (Aysuk Yaysi) sur la persistance du conflit Afar–Issa, Tsigereda Walelign, experte en relations internationales auprès des institutions européennes, sur les mécanismes de suivi et d’inscription des droits humains dans les agendas législatifs et Sayid Abdulrahman Ahmed sur le rôle stratégique des Afars dans l’équation géopolitique de la mer Rouge.
Quand la politique s’invite dans la salle
Le deuxième jour a fait basculer la conférence dans le champ du combat politique. Le RSADO (Red Sea Afar Democratic Organization), par la voix de son représentant en Europe Yassin Mohammed Abdallah, a exposé son combat contre le régime érythréen, qualifié de sanguinaire et destructeur pour la population Afar.
Du côté djiboutien, l’Alliance Républicaine pour le Développement (ARD) a marqué les esprits. Son leader Adan Mohamed Abdou, intervenant en direct depuis Djibouti, accompagné de son représentant en Europe Maki Houmed-Gaba, a présenté le projet politique de l’ARD et les enjeux de son alliance au sein du Bloc de Salut National. Une intervention qui a suscité un débat intense, révélateur des attentes et des divisions au sein de la diaspora.
Puis ce fut au tour de Mohamed Kadamy, président du FRUD, d’intervenir. Il a livré une analyse sans détour de la situation politique à Djibouti et dans la région, et des stratégies nécessaires pour renverser des rapports de force défavorables aux Afars. Là encore, l’échange avec la salle fut vif, signe d’un public politisé et exigeant.
Le militant Hagar Ahmed Rua a conclu la séquence en lançant un appel clair à l’unité des Afars d’Éthiopie, d’Érythrée et de Djibouti, et à la coordination entre forces démocratiques et société civile, notamment au sein de la diaspora.
Droits humains, diaspora et bataille de l’information
La troisième journée s’est ouverte par une table ronde consacrée aux violations des droits humains en Éthiopie, en Érythrée et à Djibouti, au cours de laquelle experts et militants ont documenté assassinats de civils, déplacements forcés, violences sexuelles, répression politique et destruction des libertés fondamentales.
L’après-midi a été consacré à la diaspora organisée. Ibrahim Mohamed, de l’Afar Diaspora Association, a expliqué comment son organisation facilite le retour, l’investissement et l’installation des membres de la diaspora dans la région Afar d’Éthiopie, grâce à des mécanismes d’accueil et de soutien mis en place par les autorités régionales.
Venu de Rennes, en France, Abdourahman Mohamed Habib, dit Amigo, du Collectif Breton pour la Démocratie à Djibouti, a présenté ses actions locales et internationales, livrant un plaidoyer enflammé pour l’engagement des Afars dans la lutte pour leurs droits. Ali Mohamed Sultan, venu des États-Unis, a renforcé cet appel en exhortant la diaspora mondiale à se structurer en une force capable d’influencer réellement le cours des événements.
Dans cette même dynamique de mobilisation transatlantique, plusieurs responsables d’associations basées en Amérique du Nord sont intervenus pour présenter leur travail de terrain au service de la communauté Afar.
Safia Khalil, pour la American Afar Diaspora, a exposé les actions de structuration communautaire, de plaidoyer et de soutien social menées aux États-Unis. Ali Chehem, représentant de la Afar Community of Minnesota, a quant à lui détaillé les efforts déployés pour organiser la diaspora Afar, accompagner les familles, préserver l’identité culturelle et renforcer la capacité d’action collective.
Un autre responsable associatif, basé au Canada, est également intervenu pour présenter les activités de son organisation et son engagement en faveur de la communauté Afar sur le continent nord-américain.
Enfin, la bataille de l’information a occupé la scène. Dr Houmed Garad, fondateur d’Afar Voice, a présenté ce média en langue Afar, qui s’appuie sur un réseau de journalistes dans les trois pays pour donner la parole aux populations invisibilisées, appelant à un soutien financier pour assurer sa pérennité.
Puis Mohamed Moussa, pour Afar Times, a exposé la vision de ce média écrit en français et en anglais, destiné à documenter, archiver et raconter le monde Afar, dans toutes ses dimensions politiques, économiques, sociales et culturelles.
Une diaspora qui se structure
La conférence s’est conclue par un débat stratégique sur la coordination de la diaspora et la mise en réseau de ses organisations. Il a été décidé de regrouper ces forces sous la bannière de FIDA et d’institutionnaliser ce rendez-vous tous les deux ans.
Plus qu’un événement, la Conférence de Bruxelles aura été un acte fondateur : celui d’une diaspora Afar décidée à ne plus subir l’histoire, mais à l’écrire.




